La question semble simple : pourquoi le pluriel de « child » est-il « children », et non le régulier « childs » ? La réponse plonge dans l'histoire de la langue anglaise, à l'époque du vieil anglais (Old English) et du moyen anglais (Middle English), et met en lumière une concurrence entre deux suffixes de pluriel.

Des pluriels en -n dans le vieil anglais

En vieil anglais, certains noms formaient leur pluriel non pas avec le suffixe -s qui domine aujourd'hui, mais avec un suffixe en -n. Ainsi, on trouvait des formes comme eyen (yeux), earan (oreilles), tungan (langues), fon (ennemis), housen (maisons), shoen (chaussures), treen (arbres) et oxan, le pluriel originel de « ox » (bœuf).

L'essor du suffixe -en en moyen anglais

Au cours de la période du moyen anglais (environ 1100-1500), ces terminaisons -an et -en du vieil anglais fusionnèrent sous la forme -en. Mais les écrivains de l'époque ne s'arrêtèrent pas là : ils étendirent ce suffixe à des mots qui n'avaient jamais eu de pluriel en -n. Comme le notent les linguistes Charles Barber, Joan C. Beal et Philip A. Shaw dans leur ouvrage The English Language: A Historical Introduction, le moyen anglais connaissait des formes comme devlen (diables) et englen (anges), là où le vieil anglais avait deoflas et englas.

Le double pluriel : « children » et « brethren »

Ce suffixe -en devint si populaire qu'il fut même ajouté à des pluriels irréguliers déjà existants. Ainsi, le pluriel de « brother » (frère) était brēthre en moyen anglais ; on lui adjoignit le -en pour donner brethren, un double pluriel. De même, le pluriel de « child » était childer ; l'ajout de -en produisit children.

La concurrence avec le -s

Pendant un temps, les suffixes -n (ou -en) et -s furent en concurrence pour devenir la marque standard du pluriel en anglais. Selon les linguistes Thomas Pyles et John Algeo dans The Origins and Development of the English Language, le -n était favorisé dans le sud de l'Angleterre et le -s dans le nord. Cependant, à partir d'environ 1400, le suffixe -s s'imposa presque partout.

Un seul survivant : « oxen »

De tous les pluriels originels en -n issus du vieil anglais, un seul a survécu jusqu'à nos jours : « oxen ». Encore ce pluriel a-t-il longtemps été concurrencé par la forme « oxes », qui, selon le Oxford English Dictionary, n'a subsisté que dans un usage régional et non standard.

Précisions sur « men » et « women »

Il faut noter que les pluriels « men » (hommes) et « women » (femmes) ne relèvent pas de cette catégorie. Ils étaient formés en vieil anglais par un changement de voyelle, comme c'est également le cas de « feet » (pieds), « geese » (oies), « teeth » (dents), « mice » (souris) et « lice » (poux).

Les autres usages du suffixe -en

Le suffixe -en n'a pas uniquement servi à former des pluriels. Il a aussi été utilisé pour créer des diminutifs, comme dans « chicken » (poulet, à l'origine petit coq), « kitten » (chaton) ou « maiden » (jeune fille). Par ailleurs, ajouté à des noms, il a formé des adjectifs indiquant la matière, à l'instar de « golden » (en or), « wooden » (en bois), « leaden » (en plomb), « oaken » (en chêne), « woolen » (en laine), « earthen » (en terre) ou « wheaten » (en blé).

Conclusion

Ainsi, l'irrégulier « children » n'est pas une exception arbitraire, mais le témoignage d'une évolution linguistique où plusieurs systèmes de pluriel se sont affrontés. Le suffixe -en, jadis très répandu, a presque totalement disparu, ne laissant que des traces dans quelques mots comme « oxen », les doublets « children » et « brethren », et des adjectifs de matière. L'anglais moderne, dominé par le -s, conserve ces fossiles d'une époque où la grammaire était encore en pleine formation.