À un an du premier tour de l'élection présidentielle, les deux forces qui dominent les intentions de vote dans les enquêtes d'opinion, le Rassemblement national (RN) et La France insoumise (LFI), concentrent leurs stratégies sur un affrontement direct au second tour. Chacun des deux camps estime que ce duel tournerait à son avantage, et organise sa communication en conséquence.
Au RN, l'espoir d'une dynamique de l'ordre
Au sein du parti dirigé par Jordan Bardella, la perspective d'un second tour face à LFI est considérée comme la configuration la plus favorable. Les stratèges du RN jugent que Jean-Luc Mélenchon cristallise les rejets les plus forts dans l'opinion, et qu'un choix entre l'extrême droite et la gauche radicale pousserait une majorité d'électeurs du bloc central à se reporter sur leur candidat. « Quand on oppose le chaos à l'ordre, l'ordre finit toujours par gagner », résume un cadre du parti, selon des propos rapportés.
Le RN mise sur un discours sécuritaire et identitaire renforcé, en martelant que la menace viendrait d'une gauche « communautariste » et « anti-flics ». Les attaques contre LFI se sont multipliées ces dernières semaines, avec des prises de parole ciblées sur des sujets comme l'immigration, l'insécurité ou la laïcité. L'objectif est de transformer le second tour en référendum pour ou contre le « wokisme » et les « violences gauchistes ».
Chez LFI, la certitude d'un sursaut républicain
À l'inverse, les cadres de La France insoumise estiment que le RN est l'adversaire idéal : ils pensent que face à l'extrême droite, des électeurs qui ne voteraient jamais pour eux au premier tour se rallieraient au second pour faire barrage. « Marine Le Pen, c'est notre meilleure alliée », aurait lancé un proche de Jean-Luc Mélenchon.
La stratégie insoumise consiste à durcir le clivage entre le « camp progressiste » et « l'extrême droite ». Selon plusieurs sources, les équipes de campagne préparent des opérations de mobilisation sur le thème du front républicain, avec l'espoir d'attirer des électeurs écologistes, socialistes et même une partie des électeurs de la droite modérée déçus par Emmanuel Macron. Le programme économique et social de LFI, avec ses mesures fortes comme le blocage des prix ou la retraite à 60 ans, serait mis en avant comme la seule alternative crédible au « libéralisme autoritaire » du RN.
Un pari risqué pour les deux camps
Cette focalisation mutuelle comporte des risques. Au RN, certains redoutent que l'obsession anti-LFI ne fasse oublier la nécessité de convaincre les électeurs de droite traditionnelle, qui pourraient se tourner vers une candidature d'Édouard Philippe ou de Gabriel Attal. De son côté, LFI pourrait perdre des voix sur sa gauche, notamment chez les militants les plus radicaux qui jugent la ligne anti-RN trop consensuelle.
Plusieurs observateurs soulignent que ce face-à-face espéré pourrait être perturbé par l'émergence d'autres candidats. Éric Zemmour, bien que distancé dans les sondages, conserve une capacité de nuisance pour le RN. À gauche, la candidature potentielle de Raphaël Arnault, soutenu par une partie de l'aile radicale, pourrait diviser le vote insoumis. Enfin, le bloc central, affaibli par la dissolution et les législatives anticipées, n'a pas dit son dernier mot.
Les critiques du gouvernement et de la majorité
Le ministre de l'Intérieur et les porte-parole du gouvernement dénoncent régulièrement ce qu'ils appellent un « jeu dangereux » des deux extrêmes. Selon eux, la stratégie consistant à diaboliser l'adversaire au lieu de proposer un projet de société cohérent nourrit une crise démocratique. « Les Français ne veulent pas choisir entre la peste et le choléra », a déclaré un membre de l'exécutif, en appelant à un sursaut républicain.
La majorité présidentielle tente de reconstruire un espace politique entre les deux blocs, mais les enquêtes d'opinion montrent que le duel RN-LFI structure déjà l'essentiel du débat. Les prochains mois, marqués par la campagne officielle des européennes de 2027, seront décisifs pour savoir si cette polarisation se confirme ou si un autre scénario émerge.
Un paysage politique inédit
Jamais dans l'histoire récente de la Ve République deux formations aussi antagonistes n'avaient autant préparé le terrain pour un second tour que chacune croit pouvoir gagner. Le RN et LFI, malgré leurs oppositions radicales, partagent une même vision : ils estiment que le clivage entre « mondialistes » et « patriotes », ou entre « oligarchie » et « peuple », a remplacé l'ancienne division droite-gauche. Pour l'instant, cette analyse semble portée par les tendances électorales, mais rien ne garantit qu'elle résistera aux aléas de la campagne.