Un voyage en commun comme message politique

Début mai, la présidente moldave Maia Sandu et son homologue roumain Nicușor Dan ont partagé sur leurs pages Facebook respectives une photographie les montrant souriants, assis côte à côte à bord d’un avion militaire roumain. « Nous nous rendons dans la capitale de l’Arménie avec le président Nicușor Dan, où se tiendra le sommet de la Communauté politique européenne », écrivait alors Sandu. C’est la première fois qu’un dirigeant roumain et un dirigeant moldave se rendent ensemble à un sommet international et sont accueillis de façon conjointe à l’aéroport. Ce geste, probablement mûrement réfléchi, illustre le fait qu’une réunification des deux pays pourrait être envisagée sérieusement.

Pour la première fois de l’histoire récente, la Roumanie et la Moldavie sont simultanément dirigées par des chefs d’État qui soutiennent l’union. Auparavant, tous les dirigeants moldaves avaient rejeté l’idée d’un rattachement à la Roumanie. En Roumanie, seul l’ancien président Traian Băsescu, au pouvoir de 2004 à 2014, s’était prononcé en faveur de cette étape.

Des positions désormais clairement affichées

La présidente moldave Maia Sandu est connue pour sa position unioniste, même si elle ne s’était pas exprimée publiquement à ce sujet pendant longtemps. La donne a changé lorsqu’elle a déclaré dans des entretiens accordés à des médias internationaux qu’elle voterait « oui » en cas de référendum sur la réunification. Elle a réaffirmé cette position en janvier puis fin avril. Le président roumain Nicușor Dan a salué sa suggestion, affirmant que « la Roumanie est prête ».

Les deux dirigeants entretiennent une relation étroite. Tous deux sont d’anciens militants anticorruption et ont combattu l’exercice arbitraire du pouvoir d’État. La présidente Sandu est également citoyenne roumaine, comme nombre de ses compatriotes. Elle a soutenu Nicușor Dan lors de l’élection présidentielle roumaine de mai 2025 et a voté pour lui.

Une communauté de langue, d’histoire et de culture

Il peut paraître singulier qu’une cheffe d’État possède la citoyenneté roumaine, jouisse du droit de vote en Roumanie et promeuve la fin de l’indépendance de son pays. Pourtant, son attitude ne fait que souligner les liens linguistiques, historiques et culturels entre la Roumanie et la Moldavie. Les deux pays ont le roumain comme langue officielle.

En 1812, l’ancienne principauté de Moldavie fut divisée entre la Russie et l’Empire ottoman, le fleuve Prut servant de frontière. En décembre 1918, peu après la Première Guerre mondiale, l’élite dirigeante de la partie moldave annexée par la Russie décida de s’unir à la Roumanie. En 1940, après le pacte Hitler-Staline, le dictateur soviétique Joseph Staline annexa tout le territoire moldave sur la rive gauche du Prut, créant la République soviétique moldave avec la Transnistrie. En 1991, la Moldavie déclara son indépendance de l’Union soviétique, quelques mois avant l’effondrement de cette dernière.

Pendant longtemps, ni la Roumanie ni la Moldavie n’ont connu de mouvements unionistes particulièrement influents. Le gouvernement russe postsoviétique mettait régulièrement en garde contre une réunification, affirmant qu’une telle étape pourrait donner naissance à des forces « fascistes ». Ce récit fut d’ailleurs l’un des moteurs de la sécession progressive de la Transnistrie vis-à-vis de la Moldavie au début des années 1990, sécession soutenue par l’armée russe.

Un soutien croissant dans l’opinion

L’appui à la réunification s’est renforcé ces dernières années. Un sondage réalisé en mars indique qu’environ 42 % des Moldaves y sont favorables, contre 47 % qui y sont opposés. En Roumanie, environ 72 % des personnes interrogées soutiennent l’union.

Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a provoqué une remise en question radicale, en particulier chez les Moldaves aux vues traditionnellement prorusses. Par ailleurs, environ un tiers des 2,4 millions d’habitants de la Moldavie possèdent déjà la citoyenneté roumaine. La Roumanie est aussi le premier partenaire commercial de la Moldavie. Enfin, la Moldavie s’est déconnectée du réseau électrique russe et a renforcé sa coopération avec l’Union européenne, dont la Roumanie est membre.

Des obstacles persistants

Malgré cette dynamique, la réunification se heurte à des obstacles majeurs. La question de la Transnistrie – territoire séparatiste soutenu par Moscou – demeure non résolue. La procédure juridique et politique d’une union entre deux États souverains serait complexe, nécessitant l’accord des deux parlements et probablement un référendum. Les réactions de la Russie et des autres puissances régionales restent incertaines. Enfin, les écarts de développement économique entre les deux pays pourraient susciter des résistances au sein de la population roumaine.

Les prochains mois diront si les gestes symboliques et les déclarations d’intention se traduiront par des négociations concrètes. Une chose est sûre : pour la première fois depuis l’indépendance moldave, le scénario d’une réunification n’est plus tabou.