Syrie, un an et demi après la chute d’Assad : récits contrastés de Damas

Dix-huit mois après la fuite de Bachar el-Assad vers Moscou, la Syrie reste un pays profondément marqué par plus d’une décennie de guerre, mais aussi par les espoirs et les craintes d’une transition sous un nouveau gouvernement issu d’une ancienne affiliation jihadiste. Un récit de terrain, publié récemment, dresse un tableau nuancé de Damas et de ses habitants, oscillant entre résilience quotidienne et désillusions.

Un appauvrissement massif, mais une « dignité » maintenue

Selon les données citées dans ce témoignage, 90 % de la population vivrait sous le seuil de pauvreté (3,65 dollars par jour) et 66 % en situation de pauvreté absolue (2,15 dollars par jour). Le PIB syrien aurait chuté de 80 % depuis 2011, et la moitié de la population aurait été déplacée pendant le conflit. Pourtant, l’auteur note que « la Syrie est peut-être l’endroit le plus pauvre que j’aie jamais vu, mais elle conserve sa dignité d’une manière qui occulte cette pauvreté ». Des entretiens avec des Syriens illustrent ce paradoxe : un homme confie que sa vie est bonne aujourd’hui parce qu’il ne craint plus de retrouver sa famille morte à son retour du marché ; une femme se réjouit de pouvoir enseigner, même si elle le fait souvent gratuitement pour éviter que ses élèves aient faim ; une famille affirme que ses enfants reçoivent une meilleure éducation (dans une école privée à 100 dollars par an) tout en ne pouvant pas acheter de viande et en empruntant pour payer le loyer.

Un sentiment d’abandon chez les minorités

Les perceptions du nouveau pouvoir divergent fortement. Une femme chrétienne rencontrée à Damas déplore l’absence d’élections – « personne n’a voté pour ce président » – et affirme que le sectarisme était inexistant sous Assad et n’est apparu qu’avec l’arrivée du nouveau régime. Selon elle, les chrétiens seraient devenus réprimés : les célébrations de Pâques doivent désormais se tenir en privé et ses amis musulmans, qui participaient auparavant, ne le font plus. Elle critique l’attention accordée par les autorités à des sujets jugés futiles – restriction de l’alcool, lutte contre la pornographie, installation de radars de vitesse, retrait des pancartes anti-israéliennes – et se dit « moins optimiste qu’avant ». « Les gens deviennent de plus en plus pauvres », ajoute-t-elle, résumant la situation par une métaphore : « Le bus était conduit par l’Iran et la Russie, maintenant il est conduit par la Turquie et l’Amérique. »

Un discours opposé d’inclusion

Un autre homme, sunnite marié à une musulmane et divorcé d’une chrétienne, voisins alaouites et chiites, insiste au contraire sur la tolérance des Syriens. Il affirme que même ses amis juifs sont revenus sous le nouveau régime. Il évoque son cousin, polygame, marié à la fois à une chrétienne et à une musulmane, en précisant que chaque femme vit comme dans un mariage monogame. Pour lui, seuls les alaouites – la minorité dont est issu Bachar el-Assad – auraient été sectaires par le passé.

Le chaos administratif aux frontières

Le récit relate également les difficultés bureaucratiques à la frontière jordano-syrienne. L’auteure, voyageant avec des passeports américains et hongkongais, décrit des agents confus sur les nationalités, des visas facturés d’abord 150 dollars par personne puis finalement 25 dollars après négociation. Un chauffeur local assure que ce désordre est temporaire et que le nouveau gouvernement améliore ces procédures.

Un attachement nostalgique à l’ancien régime

Dans la vieille ville de Damas, des échoppes vendent des portraits de Saddam Hussein. Une habitante explique que « la Syrie a besoin d’un dirigeant fort comme lui », et affirme que la vie était meilleure sous Assad. « Nous voudrions qu’il revienne, ou quelqu’un comme lui », dit-elle, illustrant selon l’auteure le concept de « vérité privée, mensonges publics » théorisé par Timur Kuran.

Présence chinoise et vie locale

Des hommes originaires de Lanzhou, dans le nord-ouest de la Chine, ont émigré à Damas depuis deux mois et gagnent environ 100 dollars par mois dans une auberge chinoise. Ils jugent la nourriture syrienne mauvaise mais estiment que « la police est juste », et se disent choqués que l’auteure se contente de la cuisine locale.

Ce reportage, effectué une semaine durant dans plusieurs lieux emblématiques du pays – notamment le Krak des Chevaliers et Maaloula, l’un des derniers villages de langue araméenne – offre un instantané de la Syrie post-Assad, où la reconstruction économique et institutionnelle reste lente et inégale, et où les Syriens peinent à se projeter dans un avenir commun.