Le parquet de Keelung a ouvert une enquête pénale inédite contre un réseau présumé de contrebande de serveurs équipés de puces Nvidia destinés à la Chine. Les procureurs ont perquisitionné douze adresses et placé trois personnes en détention provisoire. Les douanes ont saisi une cinquantaine de serveurs Supermicro, d'une valeur estimée à plus de 13,9 millions d'euros, alors qu'ils s'apprêtaient à être embarqués.
Trois suspects et une route de contournement
Les suspects, identifiés comme You, Wang et Chen, sont accusés d'avoir falsifié des bordereaux d'exportation pour acheminer des serveurs vers Hong Kong et Macao. Selon les premiers éléments de l'enquête, au moins une cargaison serait parvenue à destination, une seconde ayant été interceptée. Le réseau aurait utilisé une route de transit passant par le Japon, avant de rejoindre Hong Kong, puis la Chine continentale. Cette voie maritime est une nouveauté : jusqu'à présent, les trafiquants de semi-conducteurs privilégiaient la Thaïlande, la Malaisie et Singapour, comme l'avaient déjà documenté les enquêtes américaines. Le Japon, qui coopère avec Washington sur les contrôles des exportations de puces avancées depuis 2023, était jusqu'ici évité par les contrebandiers.
Un tournant pénal pour Taïwan
Cette affaire marque une première dans l'approche taïwanaise. Jusqu'ici, seuls les procureurs fédéraux américains poursuivaient les trafiquants de technologies d'intelligence artificielle vers la Chine. Le président taïwanais, Lai Ching-te, avait renforcé les contrôles administratifs sur les semi-conducteurs depuis son entrée en fonction. En juin 2025, il avait inscrit Huawei et SMIC sur une liste d'entités stratégiques ; en novembre, il avait ordonné une revue de soixante jours sur les biens à double usage. Avec les arrestations de Keelung, la répression passe désormais du registre administratif au registre pénal. Les procureurs taïwanais affirment avoir ouvert ce dossier sans coordination préalable avec les autorités américaines.
Réactions de l'industrie
Deux jours après les perquisitions, Jensen Huang, le directeur général de Nvidia, s'est rendu à Taipei et a publiquement reproché à Supermicro un manque de rigueur dans ses contrôles à l'exportation. Cette prise de parole survient dans un contexte tendu pour le fabricant de serveurs : en mars 2026, son cofondateur Wally Liaw a été inculpé aux États-Unis pour avoir détourné vers Alibaba du matériel d'une valeur de 2,31 milliards d'euros.
Un marché parallèle en pleine expansion
Sur le marché noir chinois, les prix des serveurs GPU explosent. Un serveur Nvidia B300 se négocie environ 925 000 euros, contre près de 509 000 euros aux États-Unis. Ceux qui ne peuvent pas acheter comptant peuvent louer l'équipement pour environ 22 800 euros par mois, sur des contrats d'un an. Depuis 2022, Washington a considérablement renforcé les restrictions sur l'exportation de semi-conducteurs avancés, mais le trafic continue via des routes détournées et des sociétés écrans.