Une approche musicale et instinctive
Tiler Peck, figure majeure de la danse américaine, a dévoilé ce mois-ci une nouvelle création pour le New York City Ballet : « Symphonie Espagnole ». Dans cette œuvre de grande envergure, elle met en scène quarante danseurs et propose une réflexion sur ce que peuvent incarner les danseuses et danseurs d’aujourd’hui.
Connue pour sa faculté à danser au plus près de la musique, à bondir en avant par à-coups joyeux ou à suspendre le mouvement jusqu’à la dernière seconde, Peck transpose cette même sensibilité dans son travail de chorégraphe. Sa méthode consiste à fermer les yeux, écouter la partition — souvent un doigt posé sur les lèvres — et laisser émerger les pas. « Un pas veut-il être tranchant ou doux, fort ou plumeux ? Un son évoque-t-il tel ou tel danseur ? » interroge-t-elle en substance.
Deux mouvements qui réinventent les rôles
Le résultat, sur la musique d’Édouard Lalo, donne naissance à une série de mondes distincts et scintillants. Le deuxième mouvement est entièrement féminin ; le troisième, exclusivement masculin. Ces deux tribus, bien que différentes, rendent un hommage subtil au ballet emblématique de George Balanchine, « Sérénade », avec ses rangées de femmes tourbillonnant sur scène.
Dans le deuxième mouvement, la danseuse Kloe Walker incarne un esprit libre, une meneuse assurée entourée de huit sylphes modernes qui la soutiennent avec une affection loyale. Passant sous un pont formé par les bras levés de ses partenaires, Walker n’est pas seulement un centre décoratif : elle est la reine des abeilles, comme le décrit la critique. Sa qualité de présence, lors d’une promenade en attitude, transcende l’ornementation pour devenir un véritable pilier de la composition.
Une fratrie repensée, entre héritage et modernité
L’idée de sororité et de fraternité traverse l’ensemble de l’œuvre. Peck, qui a dansé « Sérénade » pour la première fois à l’âge de quinze ans alors qu’elle était encore élève, connaît bien la puissance de ces liens tissés sur scène. Avec « Symphonie Espagnole », elle prolonge et transforme cet héritage : les danseurs et danseuses ne sont plus de simples exécutants, mais les vecteurs d’une émotion collective, d’un mouvement partagé.
Cette création s’inscrit dans une démarche où la physicalité et l’humeur se confondent. La chorégraphe utilise son intuition musicale pour faire de chaque mouvement un univers singulier, où la technique s’efface derrière l’expressivité. « Symphonie Espagnole » confirme ainsi que Tiler Peck, en chorégraphe, poursuit une exploration audacieuse des potentialités du ballet classique, loin des stéréotypes de genre.