Meena Kandasamy, romancière et poète indienne connue pour son précédent ouvrage « Quand je t’ai frappé », revient avec un roman court, incisif et d’une drôlerie féroce qui plonge le lecteur dans l’enfer numérique indien. Intitulé « Travail de terrain en tant qu’objet sexuel », le livre met en scène Amy Chaturvedi, une étudiante activiste et communiste aisée vivant à Londres. Un matin, elle découvre que l’internet s’embrase à cause d’une vidéo intime deepfake : le visage est le sien, mais ce n’est pas elle.
Amy, décrite comme sexuellement assumée et fière de ses expériences, a effectué bien des actes transgressifs – mais pas celui-là. Pourtant, impossible de convaincre la manosphère indienne, ni même sa propre mère. L’autrice décrit les principaux agresseurs comme « une bande disparate de dictateurs nazis, d’islamophobes végétariens avec des photos de profil du Joker ou de V pour Vendetta ». Cette phrase illustre le ton satirique et sans concession du récit.
Un tableau de l’Inde numérique sous un gouvernement d’extrême droite
Kandasamy ne se contente pas de raconter le harcèlement subi par une femme : elle dresse un portrait cinglant de l’écosystème indien d’internet. L’autrice compare les plateformes occidentales X et Facebook à des « purgatoires de trolls sans amis », mais estime que la version indienne est bien pire. « Prenez les pires algorithmes du monde, ajoutez un milliard et demi de personnes, mélangez un gouvernement d’extrême droite maîtrisant les outils numériques, et ajoutez les ‘ghâts brûlants de la politique indienne’ – la caste, la misogynie, les antagonismes ethniques et religieux – et la version occidentale de X ressemble à une cour de récréation », écrit Kandasamy.
Le roman s’inscrit dans la continuité de l’engagement politique de l’autrice, qui avait déjà exploré les violences domestiques et le patriarcat. Ici, le thème du deepfake sert de déclencheur pour une réflexion plus large sur la honte en ligne, la surveillance et la manière dont une société patriarcale et numérisée détruit la réputation des femmes.
Un style piquant et rapide
La critique souligne que le roman est « pithy » (concis) et « savagely funny » (d’une drôlerie féroce). Le récit alterne entre la colère et l’ironie, sans jamais tomber dans le pathos. Amy n’est pas une victime passive ; elle se défend, mais les mécanismes de la honte publique et de la désinformation sont impitoyables. Le livre interroge aussi le rôle de la famille, notamment à travers le personnage de la mère qui refuse de croire sa fille.
Travail de terrain en tant qu’objet sexuel est publié par une maison d’édition britannique et a été salué comme un miroir implacable de notre époque numérique. Pour les lecteurs occidentaux, il offre une plongée dans un univers où le harcèlement en ligne est amplifié par la taille de la population, les divisions communautaires et un pouvoir politique qui utilise ces tensions.
Un écho aux débats mondiaux sur les deepfakes
Si le roman se déroule dans le contexte indien, il résonne avec les préoccupations globales autour des deepfakes et de la violence sexiste en ligne. Kandasamy montre que la technologie n’est qu’un outil ; ce sont les structures sociales – le sexisme, le racisme, l’intolérance – qui en font une arme. Le personnage d’Amy, confronté à l’impossibilité de prouver son innocence, incarne l’impuissance de toute personne dont l’image est volée et pervertie.
Avec ce livre, Meena Kandasamy confirme sa place parmi les voix les plus acérées de la littérature indienne contemporaine, capable de mêler engagement politique, humour noir et une analyse fine des nouvelles technologies. « Travail de terrain en tant qu’objet sexuel » est plus qu’un roman sur une deepfake : c’est une charge contre l’ordre numérique patriarcal.