Taipei – Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), le premier fabricant mondial de semi-conducteurs, traverse une crise interne inédite. Un mécontentement grandissant parmi ses 91 000 employés a contraint le président-directeur général CC Wei à organiser de toute urgence une réunion publique avec le personnel. En cause : une modification du système de distribution des primes, perçue comme injuste, et la révélation de la rémunération record du dirigeant.
Un changement de cap contesté
TSMC verse chaque trimestre 12,5 % de la prime annuelle d'un employé, les 50 % restants étant distribués en juillet de l'année suivante. Or, au dernier trimestre, la direction a réduit le montant versé, tout en assurant que les primes annuelles resteraient globalement supérieures à celles de l'année précédente. Lors de la réunion, CC Wei a justifié cette décision par la volonté de l'entreprise d'allouer « une part encore plus large de ses bénéfices à des initiatives favorisant la durabilité sociale, afin de redonner à Taïwan ». Selon le dirigeant, le bénéfice de l'entreprise est réparti entre trois catégories : les actionnaires, les employés et les engagements ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance).
Cette explication a provoqué une vague d'incompréhension et de frustration parmi les salariés. Plusieurs d'entre eux, s'exprimant anonymement sur des forums internes et les réseaux sociaux, ont dénoncé ce qu'ils considèrent comme un manque de reconnaissance et un recul social.
La rémunération de CC Wei en question
Le malaise a été amplifié par la publication du rapport annuel 2025 de TSMC, qui révèle que la rémunération totale de CC Wei a atteint 78 millions de dollars (environ 2,4 milliards de dollars taïwanais). Cette somme provient en grande partie de primes et d'allocations liées à la performance, sa part salariale n'en représentant qu'une fraction. Selon des calculs basés sur le rapport annuel, la part de la rémunération de Wei dans le bénéfice net de l'entreprise a bondi de 75 % en 2025, et son salaire a augmenté plus vite que le salaire médian des employés ces dernières années.
Interrogé sur ce sujet lors de la réunion, CC Wei a éludé la question, expliquant que sa rémunération était fixée par le conseil d'administration. Il a également minimisé la perspective de la création d'un syndicat à la coréenne, estimant que ces organisations causaient plus de problèmes aux travailleurs qu'elles ne leur apportaient de bénéfices.
Une réunion de crise aux résultats incertains
Face à la grogne, CC Wei a annulé un voyage d'affaires et convoqué une réunion publique improvisée le mercredi matin, ouverte à plus de 7 000 employés. Les places, disponibles uniquement en présentiel, ont été réservées en dix minutes. Les salariés n'ayant pas obtenu de créneau n'ont pas pu se connecter à distance, une mesure que certains ont interprétée comme une crainte de fuites de la part de la direction.
Pendant l'heure qu'a duré la réunion, le PDG n'a pas fait marche arrière sur la décision, mais a longuement détaillé la politique de l'entreprise. Le débat a rapidement dévié vers de nombreux autres sujets. Si cet événement a peut-être permis d'éviter une révolte immédiate, plusieurs observateurs soulignent que l'épisode rappelle les tensions qui ont secoué Samsung Electronics par le passé, lorsque la direction avait sous-estimé le mécontentement des salariés. Certains employés ont confié à des journalistes qu'ils considéraient la presse comme une source plus fiable que leur propre entreprise.
TSMC n'a pas répondu aux sollicitations directes des médias, mais a diffusé un communiqué le 25 mai 2026 dans lequel elle remercie « sincèrement tous les collègues pour leurs contributions inestimables » et se dit « très confiante que le taux de croissance annuelle du partage des bénéfices (basé sur l'évaluation des performances) dépassera celui de l'année dernière ».
Des enjeux de taille pour l'avenir du groupe
La crise intervient alors que TSMC connaît une croissance sans précédent, portée par la demande en semi-conducteurs liée à l'intelligence artificielle. Les employés, soumis à des horaires de travail intenses pour augmenter les capacités de production, estiment que ce sont eux qui devraient bénéficier des retombées, et non pas une notion vague de « durabilité sociale ». La situation met en lumière un dilemme classique des grandes entreprises technologiques : comment concilier une rémunération élevée des dirigeants avec le maintien d'un bon moral et d'une forte productivité au sein des équipes.