Un phénomène discret mais en pleine expansion attire l'attention des spécialistes de l'intelligence artificielle : la vente de vidéos tournées en mode subjectif (généralement avec une caméra frontale) montrant des personnes en train d'effectuer des tâches ménagères courantes. Ces enregistrements, baptisés « données égocentriques », sont achetés par des entreprises qui développent des robots domestiques, afin d'apprendre aux machines à reproduire des gestes aussi simples que plier du linge, faire la vaisselle ou préparer un repas.
L'idée repose sur un constat simple : pour qu'un robot puisse fonctionner dans un environnement humain, il doit observer et comprendre les actions humaines depuis un point de vue proche de ce qu'il verrait lui-même. Les bases de données existantes, souvent composées de vidéos tournées par des caméras fixes ou des drones, ne suffisent pas. D'où l'émergence de places de marché en ligne où des particuliers peuvent monnayer leurs propres films de la vie quotidienne, réalisés avec un smartphone fixé sur la tête ou la poitrine.
Une rémunération encore modeste, mais un intérêt grandissant
Selon un journaliste qui a enquêté sur ce secteur, des plateformes spécialisées proposent des tarifs variables selon la complexité de la tâche filmée et la durée de la séquence. Certains utilisateurs gagnent quelques dizaines de dollars par heure d'enregistrement, tandis que des contributeurs plus actifs peuvent espérer des revenus plus substantiels. Le modèle économique rappelle celui des micro-tâches ou du crowdworking, mais appliqué à la création de contenu pour l'apprentissage automatique.
Les développeurs de robots y voient un moyen accéléré d'acquérir des données rares, difficiles à simuler. En effet, filmer une personne réelle en train de ranger une cuisine offre une richesse de détails – position des mains, ouverture des placards, gestes d'ajustement – qu'aucun programme ne peut générer artificiellement avec le même réalisme.
Questions éthiques et de confidentialité
Ce nouveau marché ne va pas sans soulever des interrogations. Les vidéos, même floutées pour masquer les visages, peuvent révéler beaucoup d'informations sur les participants : leur adresse, leur mobilier, leurs habitudes, leur niveau de vie. Les experts en protection des données rappellent la nécessité d'un consentement éclairé et de mécanismes de contrôle stricts. Par ailleurs, la rémunération perçue par les contributeurs est souvent faible par rapport à la valeur finale des données pour les entreprises clientes, ce qui relance le débat sur une juste répartition de la valeur créée par les données personnelles.
Vers une généralisation ?
Bien que le phénomène soit encore marginal, il pourrait s'accélérer avec l'arrivée sur le marché de robots domestiques grand public. Les géants de la technologie et les startups investissent massivement dans la robotique de service, et la demande en données humaines de haute qualité ne cesse de croître. Certains observateurs prédisent que, dans les prochaines années, filmer ses propres actions deviendra une activité rémunératrice courante, à l'image de ce qu'a été le test de logiciels ou la modération de contenu.
L'émergence de ces places de marché de vidéos égocentriques illustre une fois de plus comment les activités humaines les plus ordinaires peuvent devenir une matière première pour l'intelligence artificielle, avec des opportunités économiques mais aussi des risques pour la vie privée.