Un nouvel épisode El Niño est en train de se constituer dans l'océan Pacifique, et les chercheurs estiment qu'il pourrait devenir l'un des plus puissants jamais enregistrés. En s'appuyant sur des archives historiques, ils préviennent que les forces naturelles, lorsqu'elles atteignent leur paroxysme, peuvent engendrer des bouleversements considérables.

Un phénomène aux répercussions mondiales

El Niño désigne des modifications majeures des vents et des températures de l'eau dans le Pacifique, capables de transformer radicalement les régimes climatiques à l'échelle planétaire. Ses manifestations typiques incluent des conditions plus humides dans certaines parties des Amériques et une atténuation de la saison des ouragans dans l'Atlantique, tandis que le risque de sécheresse s'accroît en Asie du Sud et du Sud-Est, en Australie et en Afrique australe.

Si les prévisions actuelles se confirment, l'épisode en cours serait d'une intensité exceptionnelle. Le monde d'aujourd'hui n'est plus celui du XIXe siècle : les pays surveillent El Niño grâce à des bouées océaniques et des systèmes d'alerte précoce, l'agriculture est bien plus sophistiquée et de nombreux États disposent de réserves céréalières stratégiques. Aucun expert ne prédit une famine généralisée. Toutefois, les conditions de départ sont préoccupantes.

Un contexte de fragilité

Les chercheurs soulignent qu'El Niño viendrait s'ajouter à un système global déjà sous tension. La pénurie d'engrais, provoquée par la fermeture effective du détroit d'Ormuz, met les agriculteurs en difficulté. La flambée des prix de l'énergie, conséquence des guerres en Ukraine et en Iran, pèse sur les budgets des États. Enfin, le filet de sécurité traditionnel s'est affaibli avec les coupes dans l'aide étrangère décidées par les États-Unis et d'autres pays.

« Nous pourrions assister à une tempête parfaite de facteurs », estime Laurie Laybourn, directrice de la Strategic Climate Risks Initiative, un groupe de réflexion basé au Royaume-Uni. « On pourrait voir une augmentation de la pauvreté, de la malnutrition, des conflits, de l'endettement et tous les effets domino qui en découlent. »

Quand l'histoire se répète

L'histoire montre que les épisodes El Niño les plus forts exploitent les faiblesses existantes. Le cas de 1877 est emblématique : un El Niño d'une rare puissance a engendré des sécheresses dévastatrices au Brésil, en Afrique australe, en Chine et surtout en Inde. Les récits de l'époque décrivent des populations squelettiques tentant de survivre avec des racines, allant jusqu'à vendre leurs enfants faute de pouvoir les nourrir.

Mais la nature n'explique pas tout. L'historien Mike Davis, dans son ouvrage « Late Victorian Holocausts » (2001), montre que la politique coloniale britannique a aggravé le drame : Londres a maintenu d'importantes exportations de céréales depuis l'Inde pendant que les Indiens mouraient de faim. « Les Londoniens mangeaient en fait le pain de l'Inde », écrit Davis.

La lente compréhension du phénomène

Au XIXe siècle, personne ne savait pourquoi les moussons avaient failli. Certains scientifiques évoquaient un lien avec une activité solaire affaiblie. Ce n'est que dans les années 1960 que le météorologue Jacob Bjerknes, de l'Université de Californie à Los Angeles, a établi le lien entre le réchauffement du Pacifique observé par les Péruviens (baptisé « El Niño » en référence à l'enfant Jésus, car il apparaissait souvent autour de Noël) et les perturbations climatiques mondiales.

« Ce fut le big bang de la compréhension », se rappelle Michael McPhaden, chercheur senior à la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). « Il a ouvert un nouvel univers d'étude. »

Dans les années 1980, des scientifiques ont ancré des bouées au milieu du Pacifique pour suivre en continu la température de l'océan. Parallèlement, les chercheurs ont traqué les traces des El Niño du passé dans les cernes des arbres, les coraux et les journaux de bord des marins, établissant une chronologie approximative de ses pics.

Des hypothèses historiques

Ces archives ne permettent pas de mesurer les événements passés avec certitude, mais elles nourrissent des hypothèses fascinantes. Certains chercheurs suggèrent qu'un El Niño survenu à la fin du XVIIIe siècle pourrait avoir contribué aux mauvaises récoltes qui ont alimenté les soulèvements de la Révolution française. D'autres voient son empreinte dans des crises politiques et économiques de l'Égypte antique ou dans la chute de la civilisation Moche dans l'actuel Pérou, il y a plus de mille ans.

Un avertissement pour le présent

Alors que le monde entre dans une nouvelle phase El Niño, les scientifiques rappellent que ces phénomènes naturels, lorsqu'ils atteignent leur magnitude maximale, peuvent engendrer une volatilité et des souffrances profondes. Même si les capacités d'anticipation et de résilience ont progressé, la combinaison de tensions géopolitiques, de crises énergétiques et de coupes budgétaires rend la planète vulnérable. L'histoire n'est pas une fatalité, mais elle constitue un avertissement : les forces de la nature, amplifiées par des choix humains, peuvent frapper très durement.