Alors que les premiers beaux jours de l'année pointent et que la nature s'éveille, une sensation de lassitude étreindrait nombre d'Allemands, d'Autrichiens et de Suisses. Connue sous le nom de « Frühjahrsmüdigkeit », cette fatigue présumée du printemps serait pourtant dépourvue de fondement scientifique. Une équipe de chercheurs suisses vient en effet de publier une étude qui contredit cette croyance populaire.
L'étude
Christine Blume, psychologue et chercheuse en sommeil, et son collègue Albrecht Vorster, tous deux affiliés à l'Université de Bâle et à l'Hôpital universitaire de Berne, ont suivi 418 participants pendant un an, de juillet 2024 à juillet 2025. L'objectif était de mesurer objectivement l'évolution de la fatigue et de la somnolence au fil des saisons.
Tous les six semaines, les volontaires étaient invités à évaluer leur niveau d'épuisement sur les quatre semaines écoulées, ainsi que leur somnolence diurne et la qualité de leur sommeil. Les résultats, publiés dans une revue scientifique, sont clairs : « Nous avons constaté que les gens ne sont pas mesurablement plus fatigués ou somnolents au printemps qu'à toute autre saison », a déclaré Christine Blume.
Des théories biologiques remises en cause
Plusieurs hypothèses biologiques tentent d'expliquer la fatigue printanière : la dilatation des vaisseaux sanguins due au réchauffement, une baisse de tension artérielle, ou encore un excès de mélatonine hérité de l'hiver. Mais ces explications ne résistent pas à l'analyse chronobiologique, selon les chercheurs. « La mélatonine est produite et dégradée en continu selon un rythme de 24 heures ; il n'y a donc pas de surplus saisonnier », explique Christine Blume.
Si la fatigue printanière était un phénomène biologique authentique, elle devrait se manifester lors des transitions saisonnières, lorsque l'organisme s'adapte. Or, l'étude n'a trouvé aucun lien entre la vitesse d'allongement des jours, les mois individuels ou les saisons et le niveau d'épuisement perçu.
Une construction culturelle
Devant l'absence de corrélation, les chercheurs se sont tournés vers une explication socioculturelle. « Notre interprétation est qu'il s'agit beaucoup plus d'un phénomène culturel, qui affecte la manière dont nous percevons les symptômes, plutôt que d'un phénomène affectant réellement notre niveau de fatigue », résume Christine Blume.
L'existence même du terme « Frühjahrsmüdigkeit » offrirait un cadre d'interprétation commode. « Le mot “fatigue printanière” existe, et cela permet aux gens de décrire comment ils se sentent par rapport aux autres saisons. Cela façonne la perception des symptômes », poursuit la chercheuse. Un mécanisme psychologique de dissonance cognitive pourrait également jouer : avec le retour du soleil, la pression sociale à être actif augmente. Si une personne manque d'énergie, elle le remarque davantage, et la fatigue printanière fournit une explication toute trouvée.
Allergies et autres biais
L'étude rappelle par ailleurs que les allergies saisonnières, comme le rhume des foins, peuvent provoquer une sensation de fatigue bien réelle, mais qu'il ne s'agit pas d'un phénomène généralisé. Enfin, le « blues de l'hiver » (trouble affectif saisonnier) est, lui, documenté et lié au manque de lumière. Mais pour le printemps, les données ne confirment aucune baisse d'énergie généralisée.
En conclusion, les chercheurs estiment que si les gens croient ressentir une fatigue printanière, c'est avant tout parce que cette notion est profondément ancrée dans la culture germanophone, et non parce que l'organisme subit une modification saisonnière. Une bonne nouvelle pour ceux qui redoutaient chaque année ce passage : la fatigue du printemps n'existe peut-être que dans les têtes.