Sur la petite île de Ngor, cœur de la scène surf dakaroise, l’inquiétude grandit. Derrière le décor de carte postale — vagues, soleil et plages de sable — se dissimule une pollution qui gagne du terrain et menace une activité économique et un mode de vie. Djibril Gueye, surfeur de la première génération à avoir popularisé la discipline au Sénégal, témoigne : « C’était un paradis. » Aujourd’hui, certaines plages, comme la baie des Carpes, sont désertées par les sportifs, en raison d’une contamination qui suscite des alertes sanitaires.

Des cas de maladie et un suivi scientifique inédit

« La dernière fois, je suis tombé malade le lendemain », raconte Djibril Gueye, qui donne des cours avec sa structure Sunu Mbar (« notre vague » en wolof). Les témoignages d’irritations, de maux de gorge et d’infections se multiplient le long de la côte dakaroise. Pour objectiver cette situation, la Surfrider Foundation Sénégal a lancé un suivi de la qualité de l’eau. Entre octobre 2023 et mars 2026, 80 campagnes de prélèvements ont été menées sur six sites, pour 467 échantillons analysés. Les résultats sont édifiants : 42,8 % des prélèvements présentent une contamination bactériologique élevée, rendant la baignade risquée.

À la baie des Carpes, un canal d’eaux usées non traitées se déverse directement dans la mer. Les analyses y mesurent une concentration moyenne de la bactérie fécale Escherichia coli de 6 100 unités pour 100 millilitres d’eau, soit 61 fois le seuil recommandé pour une eau de baignade de qualité. « On donnait des cours ici. Aujourd’hui, c’est impossible », déplore Djibril Gueye.

Sur les plages de Ngor et de Yoff, également très fréquentées par les surfeurs et les familles, la qualité de l’eau est jugée insuffisante. « Si ça continue, on ne pourra plus se baigner », redoute le surfeur, qui voit son univers se dégrader.

Les causes d’une pollution multifactorielle

Les sources de contamination sont multiples et bien identifiées. L’urbanisation rapide et peu maîtrisée de la région dakaroise entraîne des rejets d’eaux usées non traitées. Faute de réseaux d’assainissement efficaces, de nombreuses habitations déversent leurs effluents dans la mer ou dans des canaux pluviaux. À cela s’ajoutent des branchements clandestins, les déjections animales et l’accumulation de déchets solides qui finissent leur course dans l’océan.

La baie des Carpes illustre ce phénomène. « La population n’en voulait pas, mais le canal a été installé quand même. Regardez les dégâts », rappelle Djibril Gueye. L’eau y serpente entre des rochers devenus blanchâtres, comme brûlés par la pollution.

« Beaucoup de jeunes ne mesurent pas ce qui se passe. Si la mer ne parvient plus à nous nourrir, ce sera terrible, ajoute-t-il. Il faut sensibiliser : les surfeurs doivent montrer l’exemple, et l’État doit faire son travail. »

Un patrimoine marin menacé

Le village de Ngor, peuplé majoritairement de la communauté lébou, vit entièrement de la mer : pêche artisanale, tourisme, petits commerces et, de plus en plus, le surf qui attire des visiteurs du monde entier. La dégradation de la qualité de l’eau met en péril l’ensemble de ces activités.

Djibril Gueye a grandi dans une maison rouge suspendue au-dessus de l’océan. Il se souvient d’une baie « tapissée de poissons », où les carpes formaient des bancs visibles à l’œil nu, où les langoustes se cachaient dans les rochers et où les plongeurs ramassaient coquillages pour les revendre. « Selon les saisons, tu trouvais du mérou, de la badèche, du barracuda. Tu n’avais même pas besoin de partir au large », raconte-t-il.

Aujourd’hui, ce paradis n’est plus qu’un souvenir. Des montagnes de déchets s’accumulent sur la plage avant d’être charriées vers l’océan. Les surfeurs, les pêcheurs et les habitants s’organisent pour tenter d’enrayer ce déclin, en multipliant les actions de sensibilisation et en interpellant les autorités sur la nécessité d’investir dans des infrastructures d’assainissement.

Une mobilisation qui s’amplifie

Si l’article ne précise pas l’existence d’une organisation formelle dédiée à la lutte contre la pollution, les témoignages recueillis montrent que la communauté surf joue un rôle de sentinelle. Les données produites par la Surfrider Foundation Sénégal offrent désormais aux militants des arguments scientifiques pour exiger des mesures concrètes. Le suivi, mené depuis trois ans, permet de cartographier les points noirs et de quantifier le risque sanitaire.

À Ngor comme à Yoff, la prise de conscience est réelle. Les surfeurs, qui passent des heures dans l’eau et subissent directement les conséquences des pollutions, sont en première ligne. Ils appellent à des actions urgentes pour préserver leur terrain de jeu, mais aussi une source de vie et de revenus.

« Ici, c’était tapissé de poissons. Maintenant, regarde… », conclut Djibril Gueye, le regard porté sur une mer qui n’offre plus les mêmes promesses.