L’historien israélien Yuval Noah Harari, auteur de best‑sellers mondiaux comme « Sapiens » et « Nexus », s’est livré à une analyse critique de la philosophie politique du mouvement trumpiste lors d’un entretien approfondi. Interrogé par le journaliste Ezra Klein, il a opposé à la vision d’un monde régi par la force brute – défendue notamment par Stephen Miller, haut conseiller de Donald Trump – une lecture de l’histoire humaine fondée sur la coopération à grande échelle.
La force brute, une impasse historique
Harari a réagi à un extrait audio dans lequel Stephen Miller affirme que « le monde réel est gouverné par la force, par la puissance », ajoutant qu’il s’agit de « lois de fer qui existent depuis le début des temps ». Pour l’historien, cette conception représente une méconnaissance profonde de l’histoire. « Si la seule réalité humaine était la force brute, nous vivrions encore en petits clans de chasseurs‑cueilleurs dans la savane africaine », a‑t‑il rétorqué. À ses yeux, toute l’histoire de l’humanité repose sur la capacité à faire coopérer un nombre croissant d’individus, ce que la seule domination ne peut réaliser.
Nationalisme : amour des siens, pas haine des autres
Abordant la tension entre coopération et rapports de pouvoir, Harari a distingué le nationalisme – qu’il juge « l’une des histoires les plus réussies et positives jamais inventées par l’humain » – de sa dérive haineuse. Le nationalisme, explique‑t‑il, consiste avant tout à se soucier de millions d’inconnus au sein de la nation, à payer des impôts pour leurs soins de santé ou leur éducation, parfois même à risquer sa vie pour eux. Il ne suppose pas nécessairement la haine des autres groupes.
En revanche, de nombreux dirigeants contemporains qui se présentent comme champions du nationalisme, a‑t‑il observé, mettent l’accent sur la haine et divisent leur propre nation. Prenant l’exemple d’Israël, son pays d’origine, Harari a affirmé que « personne dans l’histoire d’Israël n’a divisé la nation contre elle‑même plus que Netanyahou », ajoutant que ce dernier a ainsi été « le pire ennemi du patriotisme israélien ».
L’importance des récits communs
Harari a également souligné que les récits partagés – qu’ils soient nationaux, religieux ou idéologiques – sont le « système d’exploitation » qui permet la coopération à grande échelle. Il a évoqué son nouveau livre pour enfants, « Unstoppable Us, Volume 3 », qui porte précisément sur la manière dont les ennemis deviennent des amis. Il a mis en garde contre la tentation de croire que le libéralisme et les droits humains auraient « corrodé » ces récits : pour lui, la coopération positive‑somme reste le moteur du progrès humain.
Une réflexion qui dépasse Trump
Au delà du cas américain, l’entretien a abordé l’essor des populismes de droite dans le monde, le rôle de l’intelligence artificielle et les défis posés à la démocratie libérale. Harari estime que la vision du monde défendue par des figures comme Trump ou les philosophes nationalistes comme Yoram Hazony repose sur un malentendu fondamental : « Si le seul moteur de l’histoire était le pouvoir, l’humanité ne se serait jamais élevée au‑dessus de la survie animale. »