Londres monte au créneau. Le gouvernement britannique, par la voix de son chef de la diplomatie, David Lammy, a fait savoir qu’il allait demander des explications à Washington dans l’affaire du pilote américain Jacob Wulfson, reconnu coupable de strangulation à l’encontre d’une femme lors d’une agression survenue alors qu’il était hors service. Le cas de ce militaire, jugé par une cour martiale sur une base aérienne américaine au Royaume-Uni plutôt que par la justice locale, relance le débat sur les accords bilatéraux qui permettent aux forces armées des États-Unis de juger leurs propres ressortissants pour des crimes commis en territoire britannique.

Un procès sous le statut des forces. Jacob Wulfson, pilote de chasse rattaché à une unité déployée au Royaume-Uni, a été jugé et condamné par un tribunal militaire américain pour des faits de violence ayant gravement blessé une femme. L’agression, qui a consisté en une strangulation, s’est déroulée alors que le soldat n’était pas en service, ce qui a soulevé des interrogations sur la compétence juridictionnelle. En vertu du Visiting Forces Act et des accords conclus entre les deux pays, les militaires américains accusés d’infractions commises dans l’exercice de leurs fonctions relèvent de la justice militaire américaine, mais la ligne est plus floue lorsqu’il s’agit d’actes commis en dehors de toute mission officielle. De nombreux observateurs estiment que ce vide juridique conduit de facto à une impunité partielle.

La famille de la victime et l’écho d’un précédent tragique. Ce dossier rappelle douloureusement celui de Harry Dunn, l’adolescent britannique tué en 2019 dans un accident de la route impliquant une employée d’une base américaine, Anne Sacoolas, qui avait quitté le Royaume-Uni en invoquant l’immunité diplomatique. La mère de Harry Dunn, Charlotte Charles, s’est exprimée publiquement pour dénoncer le sentiment d’injustice qui perdure. « Une employée militaire américaine a tué mon fils en Grande-Bretagne, et nous nous battons toujours pour obtenir justice », a-t-elle déclaré, ajoutant qu’elle est « en colère que d’autres attendent aussi ». Son combat, qui a duré plusieurs années, a conduit à des modifications législatives limitées, mais la question de l’extradition et de la compétence des tribunaux britanniques reste non résolue.

La pression diplomatique s’accentue. David Lammy, qui a pris ses fonctions après les dernières élections, a indiqué qu’il allait officiellement soulever le cas de Jacob Wulfson auprès de ses homologues américains. Selon des sources proches du dossier, le ministre entend obtenir des garanties sur la sévérité de la peine prononcée et sur les mécanismes de contrôle permettant d’éviter que des crimes graves commis sur le sol britannique par des personnels américains ne soient jugés selon des standards perçus comme plus cléments. Cette initiative intervient dans un contexte de tensions récurrentes autour du statut des 40 000 militaires américains stationnés en permanence ou en rotation au Royaume-Uni.

Réactions mitigées chez les défenseurs des droits. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont salué l’annonce de David Lammy, tout en estimant qu’elle ne saurait se substituer à une réforme en profondeur des accords bilatéraux. Elles rappellent que le procès militaire s’est tenu à huis clos sur la base de Lakenheath, dans le Suffolk, sans que les médias britanniques ni les représentants de la partie civile n’aient pu y assister pleinement. Le verdict et la peine, dont les détails n’ont été que partiellement communiqués par l’armée américaine, nourrissent le sentiment d’opacité. « Nous avons besoin de transparence et de justice égale pour tous sur notre territoire », a commenté un avocat spécialisé dans les droits des victimes.

Des précédents juridiques complexes. L’affaire Wulfson n’est pas isolée. Au fil des années, plusieurs cas de militaires américains impliqués dans des violences au Royaume-Uni ont été traités par les cours martiales, avec des peines qui ont parfois paru disproportionnées par rapport à la gravité des faits. Les autorités britanniques disposent théoriquement d’un droit de regard, mais dans la pratique, elles s’en remettent souvent à la décision des commandements américains. Le gouvernement travailliste, élu au printemps dernier, avait promis de « durcir le ton » face à Washington sur ces questions de souveraineté judiciaire.

Quelles suites possibles ? L’intervention de David Lammy pourrait déboucher sur une révision des protocoles bilatéraux, notamment en ce qui concerne la définition des « actes de service » et la possibilité pour les tribunaux britanniques de se saisir d’affaires graves. Certains parlementaires britanniques plaident pour que tout crime violent commis hors service soit automatiquement jugé au Royaume-Uni. La réponse du gouvernement américain sera déterminante. En attendant, la famille de la victime, qui avait espéré une procédure devant les assises britanniques, attend toujours que justice soit pleinement rendue.

Un dossier qui dépasse les cas individuels. Au-delà du sort de Jacob Wulfson et de sa victime, cette affaire cristallise les fragilités d’un système où des milliers de soldats étrangers bénéficient d’un régime d’exception. La question touche à la souveraineté nationale, à l’équité judiciaire et à la relation spéciale qui unit Londres à Washington. Les prochains échanges diplomatiques devraient permettre d’y voir plus clair sur la volonté réelle des États-Unis de remédier à ce que beaucoup décrivent comme une zone d’ombre juridique.