La firme américaine d’intelligence artificielle Anthropic a annoncé la suspension de ses deux modèles les plus avancés, Claude Fable 5 et Mythos 5, à la suite d’une demande des autorités fédérales américaines. Dans un communiqué publié sur son site, l’entreprise indique avoir reçu l’ordre d’interdire l’accès de ces outils à des ressortissants étrangers. La conséquence directe est la mise hors service immédiate des deux programmes pour l’ensemble de la clientèle, afin de se conformer à cette directive.

Anthropic précise que les autorités de sécurité nationale n’ont pas détaillé de préoccupations spécifiques. Selon la société, le gouvernement estime avoir identifié une méthode de contournement des sécurités, appelée « jailbreaking », qui permettrait de franchir les barrières logicielles destinées à protéger les réseaux informatiques. L’entreprise affirme avoir examiné une démonstration de cette technique, qui aurait servi à repérer un petit nombre de vulnérabilités déjà connues et qualifiées de « mineures ». Anthropic ajoute que d’autres modèles disponibles publiquement sont capables de découvrir ces mêmes failles sans nécessiter de procédé de contournement.

Claude Fable 5, une version du programme Claude Mythos, se positionne sur le marché face aux offres d’OpenAI et de Google. Avant sa diffusion publique, Anthropic avait mis en avant les multiples garanties déployées pour prévenir les piratages informatiques. L’outil avait déjà fait l’objet d’un accès privé en avril pour des tests de vulnérabilité. Anthropic avait alors qualifié le modèle de « trop puissant pour être publié », une déclaration que certains observateurs avaient interprétée comme une opération promotionnelle. L’entreprise avait accordé un accès anticipé à quelques organisations en raison des capacités du modèle à exploiter ou à hacker des systèmes, le jugeant potentiellement dangereux.

Cette décision s’inscrit dans un climat de tensions entre Anthropic et l’administration Trump. Le président Donald Trump a critiqué publiquement l’entreprise, tandis que l’ancien secrétaire à la Défense Pete Hegseth l’a qualifiée de « risque pour la chaîne d’approvisionnement », une étiquette habituellement réservée à des sociétés basées dans des pays adverses. Anthropic a intenté une action en justice contre le Pentagone, et un juge fédéral a suspendu l’application de cette directive, permettant aux agences gouvernementales et aux partenaires militaires de continuer à utiliser les services d’Anthropic pendant la procédure.

Réactions internationales et expertises

L’Union européenne, qui avait obtenu l’accès à Mythos début juin après plusieurs semaines de négociations, a réagi à l’événement. Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne, a déclaré que l’exécutif prenait note de la communication d’Anthropic et procédait à une évaluation. Il a souligné que cette actualité renforçait le besoin de souveraineté technologique en Europe, alors que la Commission vient de dévoiler des mesures visant à réduire la dépendance du bloc vis-à-vis de l’Amérique et de l’Asie pour les technologies clés.

Gina Neff, professeure d’intelligence artificielle responsable à l’Université Queen Mary de Londres, a estimé que cette restriction d’accès pourrait freiner le développement et les tests sécurisés de ces systèmes. Elle a averti qu’elle risquait également de limiter la collaboration avec les gouvernements du monde entier. « Nous sommes en territoire inconnu à ce stade », a-t-elle déclaré. Selon elle, les acteurs du secteur de l’IA avertissent depuis longtemps que ces outils gagnent en capacités très rapidement et qu’il est nécessaire de renforcer les moyens de protection contre les cyberattaques. Elle a rapporté que l’Institut de sécurité de l’IA du gouvernement britannique a constaté lors de ses tests que le modèle parvenait à exploiter des défenses et des systèmes dans 73 % des cas, décrivant cela comme un « changement d’échelle des capacités en cybersécurité ».