À Kundl, petite ville du Tyrol autrichien, les festivités du 28 mai 2026 avaient des airs de mise en garde. Sandoz, géant suisse des médicaments génériques et biosimilaires, y a célébré les quatre-vingts ans de ce site, unique vestige en Europe d'une chaîne de production complète de pénicilline. Alors qu'un nouveau règlement européen visant à prévenir les pénuries de médicaments essentiels vient tout juste d'être conclu, l'entreprise a placé cette double actualité sous le signe de l'urgence stratégique.

Un site historique devenu un bastion

L'usine de Kundl est aujourd'hui la seule, de l'Atlantique à l'Oural, à maîtriser l'intégralité de la filière de fabrication de la pénicilline : de la fermentation des souches jusqu'au conditionnement du principe actif. Fruit d'un savoir-faire entamé en 1946, elle a résisté à la vague de délocalisations qui a vidé le continent de ses capacités de production d'antibiotiques de base. Depuis des décennies, les industriels ont massivement déplacé cette fabrication vers la Chine et l'Inde, attirés par des coûts de production bien inférieurs. Ce mouvement a laissé l'Europe quasi exclusivement dépendante des importations pour des molécules aussi vitales que l'amoxicilline.

Un investissement à Toulouse, un appel à Bruxelles

Par un curieux jeu de calendrier, Sandoz a également annoncé, en ce lundi de début juin, un investissement de 150 millions d'euros sur son site de Toulouse. Cette somme sera consacrée à l'extension des capacités de production de principes actifs, dans le cadre de l'événement Choose France. Le geste illustre la volonté du groupe de maintenir une empreinte industrielle en Europe, mais il souligne aussi les limites d'une stratégie purement nationale : l'entreprise insiste pour que des décisions collectives soient prises au niveau européen afin de soutenir la filière face à des géants étrangers subventionnés par leur État.

L'équation économique intenable

Rester compétitif à Kundl est un défi qui se corse d'année en année. Le site emploie plusieurs centaines de salariés et bénéficie d'une main-d'œuvre hautement qualifiée, mais il doit composer avec des coûts énergétiques et environnementaux que la réglementation européenne alourdit. Par contraste, les concurrents chinois, qui représentent désormais plus de 90 % de la production mondiale de pénicilline, opèrent dans un cadre normatif moins contraignant et bénéficient d'un soutien public massif. « Les politiques doivent se réveiller avant qu'il ne soit trop tard », a lancé un dirigeant de Sandoz, jugeant intenable l'écart de conditions de concurrence. Le message est clair : sans une action rapide des gouvernements et des institutions européennes, le dernier site pourrait, à son tour, disparaître.

Un risque systémique pour la santé publique

La disparition de l'usine de Kundl n'aurait pas seulement une portée symbolique. Elle signifierait que l'Europe ne possède plus aucun moyen de fabriquer de la pénicilline en cas de crise géopolitique, de pandémie ou de rupture d'approvisionnement mondiale. Les récentes années ont pourtant montré la vulnérabilité du continent face aux pénuries de médicaments courants, notamment d'antibiotiques. Le nouveau dispositif européen adopté quinze jours avant les célébrations entend justement prévenir ces risques en encourageant la relocalisation de productions critiques. Sandoz en appelle donc à sa mise en œuvre rapide et à des mesures concrètes, comme des mécanismes de prix minimum ou des exonérations pour les sites jugés d'intérêt stratégique.

Un réveil politique en demi-teinte

Si le cadre réglementaire évolue, les industriels du secteur estiment que les annonces ne suffisent pas encore à inverser la tendance. La filière antibactérienne européenne, jadis florissante, est devenue un îlot menacé par la marée des importations à bas coût. Les dirigeants de Sandoz le répètent : préserver Kundl ne relève pas du sentimentalisme industriel, mais d'une question de souveraineté sanitaire. L'horloge tourne, et le message, lancé depuis les montagnes autrichiennes, semble vouloir éveiller des capitales encore trop lentes à mesurer l'ampleur du péril.