Un équilibre rompu

La guerre américano-israélienne contre l'Iran a brisé l'illusion de protection dont bénéficiaient les riches monarchies du Golfe. Pendant des décennies, ces États observaient les conflits régionaux – au Yémen, en Syrie, à Gaza – depuis leurs écrans de télévision, sans être directement touchés. L'offensive de ces derniers mois les a plongés au cœur des combats. Les bases militaires américaines implantées sur leurs sols, censées les protéger, ont au contraire fait d'eux des cibles pour des milliers de missiles et de drones iraniens.

Aujourd'hui, les affrontements paraissent terminés, mais l'inquiétude demeure. L'accord en cours de négociation entre Washington et Téhéran suscite des craintes parmi les dirigeants du Golfe, qui redoutent que leurs intérêts ne soient sacrifiés sur l'autel d'une diplomatie bilatérale.

Les efforts de réassurance de Washington

Pour tenter de dissiper ces inquiétudes, le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, a rencontré cette semaine plusieurs dirigeants arabes de la région. Mercredi, à Koweït, il a déclaré devant la presse que les États-Unis « ne feront rien qui nuise à la sécurité de nos alliés ». Cette tournée diplomatique constitue une reconnaissance implicite des préoccupations des monarchies pétrolières.

Malgré ces paroles, de nombreux observateurs estiment que les garanties américaines restent insuffisantes. L'accord en gestation, qui prévoirait un allègement des sanctions en échange d'un contrôle du programme nucléaire iranien, ne répondrait pas à la menace balistique ni au soutien de Téhéran aux milices régionales.

Un sursaut militaire et économique

La guerre a profondément ébranlé les certitudes des dirigeants du Golfe. La vulnérabilité de leurs infrastructures pétrolières et portuaires a été exposée, et leurs économies, déjà mises à mal par la volatilité des cours du brut, ont subi un nouveau choc. Les liaisons maritimes dans le détroit d'Ormuz, passage stratégique pour le transport du pétrole, ont été perturbées à plusieurs reprises.

En conséquence, plusieurs États de la région accélèrent leurs programmes d'armement. Les budgets de défense connaissent une hausse significative, et des commandes de matériel militaire sont passées auprès des industries occidentales. Ce virage vers la puissance dure marque une rupture avec les grands projets de diversification économique et d'ouverture qui caractérisaient la décennie précédente.

« La guerre a laissé une profonde blessure, a confié Khalid Al-Jaber, directeur exécutif du Middle East Council on Global Affairs, un institut de recherche basé au Qatar. Il faudra beaucoup, beaucoup de temps pour s'en remettre. » Ce constat résume l'état d'esprit qui prévaut aujourd'hui dans les capitales du Golfe.

Des alliances en recomposition

Au-delà de la course aux armements, les relations diplomatiques se transforment. Les monarchies cherchent à diversifier leurs alliances, en se tournant notamment vers la Chine et la Russie pour leurs approvisionnements en équipements de défense. Parallèlement, des contacts discrets se multiplient avec Téhéran pour tenter d'établir des canaux de communication directs.

L'avenir de la région dépendra en grande partie de la teneur de l'accord américano-iranien. Si celui-ci ne couvre pas les préoccupations liées aux missiles et aux milices, les États du Golfe pourraient accélérer leur propre programme nucléaire civil – et potentiellement militaire –, accentuant encore les tensions.

En attendant, la confiance est érodée. Les populations, qui avaient cru à une ère de stabilité et de prospérité, mesurent désormais les fragilités de leur modèle. Les trois mois de guerre ont non seulement changé la géopolitique régionale, mais aussi la psyché collective des sociétés du Golfe.