Pendant des décennies, les habitants des riches nations arabes du Golfe ont regardé les conflits régionaux à la télévision. La guerre frappait leurs voisins — au Yémen, en Syrie, à Gaza — sans jamais les atteindre directement. Cette illusion s'est brisée avec le conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran. En trois mois, les frappes iraniennes ont ciblé des bases militaires américaines situées sur leur sol, transformant ces pays en lignes de front. L'économie de plusieurs d'entre eux a été sévèrement affectée. Leur sentiment de sécurité a été anéanti, et la donne stratégique régionale s'en trouve durablement modifiée.

Un traumatisme sécuritaire

Le déroulement des hostilités a profondément ébranlé les certitudes des monarchies du Golfe. Loin de les protéger, la présence de bases américaines sur leur territoire les a exposés directement à des salves de missiles et de drones iraniens. Des installations, au Koweït et à Bahreïn notamment, ont été la cible d'attaques, révélant leur vulnérabilité. Cette expérience a laissé une trace profonde. "Cela a laissé une grande blessure", a confié Khalid Al-Jaber, directeur exécutif du Middle East Council on Global Affairs, un institut de recherche basé au Qatar. "Il faudra très, très longtemps pour s'en remettre." Les populations, comme les dirigeants, mesurent désormais que leur territoire n'est plus un sanctuaire.

Vers un réarmement accéléré

Conséquence directe de ce traumatisme, les pays du Golfe accélèrent leurs programmes de défense. L'accent est mis sur le renforcement de leur "hard power" : acquisition d'équipements militaires, développement de capacités de défense antiaérienne et dissuasion. Les budgets alloués à l'armement ont bondi, traduisant une volonté de ne plus dépendre uniquement de la protection américaine. Ce mouvement marque un net contraste avec les projets grandioses et optimistes qui avaient défini la région au cours de la décennie précédente, avant le conflit.

Un accord en préparation, des craintes persistantes

Alors que les combats semblent s'être interrompus, les regards se tournent vers les négociations entre Washington et Téhéran. Un accord est en train d'émerger, mais il suscite de vives inquiétudes dans les capitales du Golfe. Nombre d'analystes estiment que cet arrangement pourrait ne pas suffire à réduire la menace que l'Iran fait peser sur leurs États. La crainte d'un accord qui, pour obtenir la paix, sacrifierait leurs intérêts de sécurité est omniprésente.

Les États-Unis en tournée de réassurance

Le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, a entrepris cette semaine une tournée dans la région pour tenter de rassurer les alliés arabes. Il a rencontré plusieurs dirigeants de la région afin de dissiper leurs craintes. Mercredi, lors d'une déclaration à la presse au Koweït, il a affirmé que les États-Unis "ne feront rien qui puisse compromettre la sécurité de nos alliés". Cette démarche de réassurance illustre l'ampleur de la défiance et le besoin de Washington de maintenir la cohésion de son camp régional.

Une recomposition en profondeur

Au-delà de l'urgence sécuritaire, le conflit a enclenché une transformation plus profonde des stratégies économiques et des routes commerciales dans la région. Les dépendances économiques sont remises en question, et de nouvelles voies sont explorées pour réduire la vulnérabilité des approvisionnements. L'essor de nouvelles infrastructures portuaires ou le recentrage sur des partenaires jugés plus fiables sont autant de signes d'une recomposition qui s'opère sous l'effet de la guerre. L'illusion de l'invulnérabilité a disparu, laissant place à une ère de réalisme stratégique où chaque État du Golfe cherche à sécuriser son avenir par ses propres moyens, tout en surveillant avec attention les négociations entre les grandes puissances.