Les électeurs arméniens sont appelés aux urnes le 7 juin pour un scrutin législatif décisif, opposant le Premier ministre sortant, Nikol Pachinian, à une opposition multiple mais unie dans sa volonté de restaurer des liens étroits avec la Russie. Ce scrutin se déroule dans un climat de fortes tensions géopolitiques, Moscou ayant accru ces dernières semaines sa pression économique sur Erevan, tandis que Washington apporte un soutien politique au chef du gouvernement.

Un contexte de rupture avec Moscou

Depuis son arrivée au pouvoir en 2018, M. Pachinian a progressivement éloigné son pays de la sphère d'influence russe. Il a notamment initié un processus d'adhésion à l'Union européenne et accéléré les négociations de paix avec l'Azerbaïdjan voisin, sous l'égide des États-Unis. En réaction, le président russe Vladimir Poutine a, le mois dernier, énuméré les avantages économiques dont l'Arménie pourrait être privée en cas de rapprochement avec l'Occident, tout en rappelant que « la crise en Ukraine a commencé avec les efforts pour se rapprocher de l'UE ». Dans les deux semaines précédant le scrutin, Moscou a interdit l'importation de nombreux produits arméniens, dont les fleurs, l'eau minérale, le cognac, le vin, les fruits et légumes.

L'analyste Haykaz Fanyan, du Centre arménien d'études socio-économiques, observe que « la seule manière pour la Russie d'influencer l'Arménie aujourd'hui est économique ». Il souligne que la dépendance militaire d'Erevan a fortement diminué : environ 95 % des importations d'équipements militaires proviennent désormais d'Inde, de France, de Chine et d'autres pays. La Russie reste toutefois le premier partenaire commercial de l'Arménie, représentant 36 % de ses échanges extérieurs en 2025. Elle fournit également du gaz à un tarif préférentiel de 177,50 dollars les 1 000 mètres cubes, quand les prix du marché européen dépassent 600 dollars.

Une opposition fragmentée mais puissante

Les critiques de M. Pachinian lui reprochent avant tout la perte du Haut-Karabakh, enclave montagneuse peuplée d'environ 100 000 Arméniens jusqu'à sa reconquête par l'Azerbaïdjan en 2023. « Les critiques de Pachinian ne lui ont jamais pardonné d'avoir fait des concessions en faveur de la paix avec Bakou », résume un article de BBC News. Un récent sondage indique que 44 % de l'opinion publique soutient l'accord de paix avec l'Azerbaïdjan, tandis que 41 % s'y oppose.

L'opposition est menée par plusieurs formations, dont certaines dirigées par les anciens présidents Robert Kocharian et Serge Sarkissian, figures de l'ordre prorusse d'avant 2018. Le principal challenger de M. Pachinian est le milliardaire Samvel Karapetian, d'origine russo-arménienne, actuellement assigné à résidence pour des accusations de tentative de renversement du gouvernement et qui mène campagne par l'intermédiaire de son neveu. Selon un sondage de l'International Republican Institute, le parti de M. Pachinian arrive en tête avec 32 % d'intentions de vote, mais environ 40 % des électeurs déclarent ne faire confiance à aucune personnalité politique. « Si les partis d'opposition travaillaient ensemble, ils pourraient égaler le score de Pachinian, mais divisés, ils ne peuvent le battre », indique la BBC.

Un scrutin aux enjeux existentiels

Pour l'historien et ancien diplomate arméno-américain Gerard Libaridian, ce vote « est une question d'indépendance. Rien de moins, car le contrôle russe ne signifie pas seulement une politique étrangère et sécuritaire. Le contrôle russe, c'est le type de gouvernement que vous avez ». Dans un entretien au New York Times, le vice-président du Parlement arménien et membre du parti au pouvoir, Ruben Rubinyan, a déclaré que son camp ne compromettrait pas les intérêts fondamentaux de l'Arménie et souhaitait renforcer la souveraineté nationale « en poursuivant de nouvelles directions en politique étrangère, au lieu d'être seulement avec un seul centre géopolitique comme auparavant ». Il a toutefois ajouté : « Nous avons déclaré à maintes reprises que nous n'allions pas nous disputer avec la Russie. Il n'est pas dans notre intention d'entrer dans une confrontation avec la Russie. »

La campagne électorale a été marquée par des accusations mutuelles. Les autorités arméniennes ont arrêté des membres de l'opposition, les accusant d'achat de votes, de crimes financiers et d'appels au renversement du gouvernement. En retour, les opposants accusent M. Pachinian d'utiliser la puissance de l'État pour réprimer ses rivaux politiques avant le scrutin.

Un avenir entre guerre et paix

Sur le terrain, M. Pachinian mise sur son bilan et sa promesse de paix. Il a notamment mis en avant la Route Trump pour la paix et la prospérité internationales (TRIPP), un projet de route et de voie ferrée géré par les Américains traversant l'Arménie pour relier deux parties de l'Azerbaïdjan. Il a également accueilli en mai le premier sommet Union européenne-Arménie, ainsi que le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Le Premier ministre sortant appelle ses concitoyens à soutenir un avenir « d'indépendance », de « paix » et de « prospérité », alors que le pays est confronté à un choix historique entre un ancrage occidental et un retour dans l'orbite de Moscou.