Dans le cadre du Festival d'Avignon, l'artiste Salim Djaferi présente « Bâtir », une proposition scénique qui tisse ensemble archives filmées, récit autobiographique et mouvements dansés. L'œuvre interroge l'histoire des quartiers populaires français depuis les années 1950, en mettant particulièrement en lumière les mécanismes de discrimination qui ont touché les communautés issues de l'immigration algérienne.

Le spectacle s'appuie sur une scénographie ingénieuse qui permet de passer des images d'archives aux gestes interprétés sur scène. Des extraits de documents officiels, de reportages télévisés et de films amateurs viennent éclairer les politiques urbaines et les préjugés qui ont façonné les cités. La chorégraphie fine des corps, alliée à la précision des mots, donne à voir une fresque à la fois historique et intime.

Né à Sevran, en Seine-Saint-Denis, Salim Djaferi puise dans son propre vécu pour nourrir ce travail. Il évoque la mémoire de sa famille, les récits transmis, et les traces laissées par les vagues d'immigration algérienne. L'artiste se place ainsi sur une ligne de crête, entre le cours d'histoire et la performance contemporaine, le documentaire et le témoignage personnel. Il ne cherche ni à plaider ni à accuser, mais à déplier les couches d'un passé souvent méconnu ou réduit à des stéréotypes.

La mise en scène joue sur les contrastes : la douceur des gestes chorégraphiés contraste avec la brutalité des faits évoqués, comme la destruction de bidonvilles, les relogements forcés ou les discriminations à l'emploi. Les archives sortent des écrans pour devenir matière théâtrale, projetées sur des parois manipulées par les danseurs. Ce dispositif crée une circulation entre l'intime et le collectif, le présent et les décennies passées.

« Bâtir » s'inscrit dans une programmation du Festival d'Avignon qui accorde une place importante aux récits des périphéries et aux voix longtemps restées en marge. L'œuvre de Djaferi ne se contente pas de raconter ; elle interroge la manière dont se construit un récit national, et comment les corps, les lieux et les mots portent les stigmates des rapports de pouvoir. Le titre lui-même évoque à la fois la construction matérielle des immeubles et celle d'une identité collective souvent niée.

Les critiques saluent une proposition qui allie rigueur documentaire et puissance poétique, portée par l'interprétation habitée du comédien et de sa troupe. À travers des allers-retours entre le microcosme de Sevran et les grandes transformations urbaines du pays, le spectacle déploie une réflexion nécessaire sur ce que signifie « bâtir » ensemble, dans une société toujours traversée par les fractures de son histoire.