Le septuagénaire Bu Ri se déplace désormais à l'aide de béquilles dans un camp de déplacés de l'État karenni, à trois heures de marche de son village d'origine. Cet homme de 88 ans avait perdu la jambe gauche en heurtant une mine posée par l'armée birmane il y a trois décennies. Mais le drame ne s'est pas arrêté là. Depuis le coup d'État de 2021, six autres membres de sa famille ont subi le même sort ou y ont laissé la vie.

Une famille brisée par les explosions

Parmi les victimes figure son petit-fils John New Min, 25 ans. En septembre 2023, ce soldat rebelle participait au déminage d'une zone proche d'habitations et d'églises, à l'aide d'outils agricoles et de ses mains nues. Alors qu'il se reposait près d'un arbre, il a marché sur un engin. L'explosion l'a projeté en l'air, lui a arraché la jambe droite et l'a rendu aveugle. « Cela me fait mal de voir que, de ma génération à celle de mes petits-enfants, nous souffrons toujours à cause des mines », confie Bu Ri.

Avant John New Min, un oncle et un cousin avaient déjà été amputés d'une jambe, tandis que trois autres cousins ont été tués par ces engins. Les accidents ont tous eu lieu en 2022 et 2023, à l'exception de celui de Bu Ri. Thin Naw, 41 ans, fils de Bu Ri, a lui aussi perdu la jambe droite une semaine avant son neveu John New Min, alors qu'il participait à une opération de déminage.

Une guerre qui ensanglante le pays

Depuis le putsch militaire de 2021 qui a renversé le gouvernement démocratiquement élu, le Myanmar est plongé dans une guerre civile. Incapable de vaincre les forces rebelles, la junte multiplie les attaques contre les civils : frappes aériennes sur des mariages et des temples, pose de mines dans des zones fréquentées par la population. Les rebelles, eux aussi, utilisent ces armes.

Selon le rapport de Landmine Monitor publié en décembre 2025, le Myanmar a enregistré 2 029 victimes de mines en 2024, un record mondial pour la deuxième année consécutive. Les enfants sont souvent les premières victimes. Dans l'État karenni, où les combats entre l'armée et la Karenni Nationalities Defense Force (KNDF) font rage, la menace s'aggrave. « Le danger des mines s'accroît chaque jour car le déminage ne peut pas être mené complètement », explique Banya Khung Aung, secrétaire du Conseil exécutif intérimaire de l'État karenni, le gouvernement révolutionnaire local. « Les deux camps posent davantage de mines, et celles-ci sont de plus en plus placées dans des zones densément peuplées. »

Des vies suspendues à la peur

Bu Ri a dû fuir son domicile si précipitamment lors d'une offensive militaire qu'il a laissé derrière lui sa prothèse de jambe. Comme plus de la moitié des 450 000 habitants de l'État, il vit désormais dans un camp de fortune, au milieu de la jungle.

Beaucoup de ses descendants se sont engagés dans la KNDF. Thin Naw confie son angoisse : « Si la révolution échoue, je me demande parfois si l'État karenni deviendra un lieu rempli uniquement de personnes handicapées à vie par les mines et hanté par celles qui ont été tuées. »

Depuis 2023, aucun membre de la famille n'a plus marché sur une mine. « Cela ne veut pas dire que le danger a disparu, estime John New Min. Je pense que nous sommes devenus plus prudents, que nous évitons certaines zones dangereuses, et peut-être avons-nous eu de la chance. Nous vivons toujours avec la peur, car nous ne savons pas où se trouvent les mines encore enfouies. »

Pour Joseph, 23 ans, autre petit-fils de Bu Ri, l'engagement est une question de sens. Après avoir perdu sa jambe gauche en marchant sur une mine dans un ruisseau, il a entendu son grand-père lui dire : « Maintenant, tu es devenu comme moi. » Il ajoute : « Si la révolution échoue, perdre ma jambe n'en aura pas valu la peine. »