Un silence pesant règne à l'intérieur de l'entrepôt portuaire « Los Silos », à La Guaira, transformé en morgue de fortune. Des rangées de chaises ont été installées à l'intérieur comme à l'extérieur du bâtiment, où l'angoisse est palpable. Les familles, dont beaucoup ont déjà passé des jours à fouiller les hôpitaux, les abris et les décombres, attendent des heures pour confirmer le décès de leurs proches. Les deux séismes survenus il y a neuf jours ont fait plus de 2 600 morts, et les services locaux, submergés par l'ampleur de la catastrophe, doivent improviser faute d'infrastructures.

Sous le soleil brûlant, une foule silencieuse contemple les écrans de télévision sur lesquels défilent des images de dépouilles. « J'ai peur de ce que je vais voir là-dedans, mais c'est le seul moyen de mettre fin à cette agonie », confie une femme avant de franchir la porte. Elle cherche son neveu depuis près d'une semaine. « Je l'ai cherché partout : dans l'immeuble, dans les hôpitaux, j'ai parlé à tout le monde… et personne ne sait rien. »

À quelques mètres, des membres des Forces armées bolivariennes contrôlent l'accès au site. L'odeur de la décomposition est la première chose qui saisit les visiteurs. Certains se couvrent la bouche avec leurs mains, la plupart portent des masques en tissu qui offrent peu de protection. Au bout de quelques minutes, beaucoup cessent de réagir, comme habitués. Des centaines de corps, enveloppés dans des sacs plastique et exposés au soleil, sont alignés selon leur date de découverte. La chaleur accélère la décomposition.

Des procédures d'identification complexes

Dans un coin du site, une tente propose des crémations gratuites. De l'autre côté, des experts légistes utilisent les fichiers dentaires pour identifier les dépouilles les plus difficiles à reconnaître. Les familles ont deux options : celles qui pensent pouvoir identifier un proche par ses vêtements sont dirigées vers une zone spécifique. Mais la plupart des parents sont orientés vers un poste de visionnage où des photos défilent en continu.

À Caracas, la morgue du Service national de médecine légale reçoit chaque jour entre 40 et 80 corps, selon deux médecins légistes qui ont requis l'anonymat. Les victimes incluent des personnes extraites vivantes des décombres mais décédées à l'hôpital, ainsi que des corps amenés de La Guaira par leurs proches, les routes vers cette région côtière étant fermées. Dimanche après-midi, 150 corps restaient non réclamés à Caracas, dont 130 non identifiés. Les deux médecins ont indiqué que la morgue proposait des crémations gratuites et que le recours à des fosses communes n'était pas exclu si le nombre de morts continuait d'augmenter.

À La Guaira, les autorités traitent environ 750 corps par jour, et une cinquantaine de médecins légistes de Caracas se rendent chaque jour sur place pour renforcer les équipes. Le bilan officiel, dimanche, s'élevait à 1 450 morts, mais il est probablement largement sous-estimé, les recherches se poursuivant.

Des corps trop abîmés pour être reconnus

L'identification est particulièrement difficile car de nombreux corps ont été écrasés sous les bâtiments effondrés, selon les trois médecins interrogés. Les experts utilisent des techniques de relevé d'empreintes digitales, tandis que les proches reconnaissent leurs défunts par des signes distinctifs comme des tatouages, des grains de beauté ou même des manucures.

La Société vénézuélienne des maladies infectieuses a publié dimanche un communiqué déconseillant le recours aux fosses communes. L'organisation estime que cela rend l'identification difficile, prolonge l'angoisse des familles et n'est pas nécessaire d'un point de vue sanitaire. Devant la morgue de Caracas, des habitants ont déposé des sacs de chaux dans une initiative citoyenne visant à assécher les corps en décomposition. Mais les médecins légistes ne peuvent pas les utiliser, car les protocoles internationaux interdisent l'application de chaux sur les restes humains, celle-ci pouvant endommager les tissus et compromettre l'identification.