L'exécutif européen s'apprête à franchir un cap dans sa politique numérique. Selon des documents dont ont eu connaissance des représentants de la filière, la Commission doit publier le 3 juin un ensemble de textes consacrés à la souveraineté technologique, incluant le cloud et l'intelligence artificielle, et faisant une place inédite au logiciel libre.

Cette nouvelle stratégie, qui devrait être officiellement dévoilée dans les prochains jours, dépasse largement le cadre des précédentes feuilles de route sur l'open source. D'après les informations disponibles, le logiciel libre y est traité comme un levier de politique industrielle européenne, au même niveau que les semi-conducteurs ou l'énergie. Plusieurs instruments sont envisagés : des mesures réglementaires, budgétaires et des objectifs de filière.

Priorité à l'open source dans la commande publique

Parmi les dispositions réglementaires attendues figure l'obligation de donner la priorité aux logiciels libres dans les marchés publics, en particulier pour les infrastructures de cloud et d'IA. Il est également question de définir des niveaux de souveraineté pour les offres de cloud, et d'imposer la réutilisation des solutions développées avec des fonds publics. Ce principe, souvent résumé par l'adage « argent public, code public », constituerait un changement majeur dans la manière dont les administrations européennes acquièrent leurs outils numériques.

Côté budgétaire, la Commission prévoirait des financements dédiés à la maintenance des logiciels libres, des dispositifs dits « miroirs » pour soutenir des alternatives européennes, ainsi qu'un appui renforcé à l'écosystème du libre dans son ensemble. Des objectifs chiffrés concernant le nombre de fondations, de contributeurs et les compétences à développer sont également évoqués.

Une filière qui se félicite, mais qui reste vigilante

Le Conseil national du logiciel libre (CNLL), qui représente les acteurs français et européens du secteur, a salué l'ambition affichée par Bruxelles. L'organisation a qualifié cette évolution de « tournant historique » pour la filière, et y voit la reconnaissance d'un travail mené sans relâche depuis une décennie par les représentants du libre en Europe. Le CNLL estime que l'Union européenne dépense chaque année environ 264 milliards d'euros en logiciels et services propriétaires, pour l'essentiel d'origine étasunienne – une dépendance que la nouvelle stratégie entend réduire.

Cependant, l'organisation prévient que l'essentiel reste à faire : il faudra veiller à ce que ce changement de niveau d'ambition soit assorti des moyens financiers adéquats, de critères opposables et d'objectifs chiffrés précis. La transformation des intentions en actes concrets constituera le prochain défi pour la Commission et pour les États membres.

Un contexte géopolitique favorable

Cette initiative intervient dans un climat de tensions commerciales et technologiques croissantes entre l'Europe et les grandes puissances numériques. La guerre en Ukraine, les sanctions contre la Russie et les préoccupations croissantes concernant la dépendance aux géants américains du logiciel ont accéléré la réflexion sur la souveraineté numérique du Vieux Continent.

Le consortium Eurostack, créé en 2025 et dédié à la souveraineté numérique, a joué un rôle actif dans l'élaboration de ces propositions. L'idée directrice est de faire émerger une filière européenne du logiciel libre capable de rivaliser avec les offres propriétaires dominantes, tout en garantissant la transparence, la sécurité et la maîtrise des données.

Les chantiers qui restent ouverts

Si la reconnaissance politique est acquise, la mise en œuvre soulève plusieurs interrogations. Les acteurs du libre réclament des critères d'évaluation clairs pour déterminer ce qui relève du logiciel libre « souverain ». La question du financement de la maintenance – un maillon faible des projets open source, souvent négligé au profit du développement initial – est également sur la table.

Par ailleurs, la coexistence entre les logiciels libres européens et les géants américains comme Microsoft, Google ou Amazon ne sera pas réglée par la seule volonté politique. Bruxelles devra conjuguer ambition industrielle et respect des règles de concurrence, tout en veillant à ne pas créer de barrières technologiques contre-productives.

La publication des textes le 3 juin devrait apporter un premier éclairage sur la traduction concrète de ces objectifs. D'ici là, les représentants de la filière espèrent que les annonces seront à la hauteur des attentes suscitées.