La Commission européenne a dévoilé une série de mesures visant à encadrer la consommation énergétique des centres de données, alors que leur nombre et leur puissance ne cessent de croître sous l'effet de l'essor de l'intelligence artificielle. Dans un paquet législatif présenté au début du mois de juin, l'exécutif européen fixe des normes minimales de performance énergétique applicables aux installations nouvelles comme existantes, avec une première évaluation des besoins prévue pour 2027.

La capacité installée des data centers en Europe devrait passer de 12 gigawatts en 2025 à 28 gigawatts d'ici 2030, soit plus d'un doublement. Cette expansion rapide est portée par la multiplication des projets destinés à l'IA générative, qui nécessite des calculs intensifs et une disponibilité permanente. Selon l'Agence internationale de l'énergie, les centres de données représenteront 20 % de la croissance de la demande électrique dans les économies avancées d'ici 2030. Leur part dans la consommation totale de l'UE dépasse déjà 2,5 %.

Des disparités régionales très marquées

Certaines régions européennes sont déjà confrontées à des tensions sur le réseau. En Irlande, les data centers ont absorbé 22 % de toute l'électricité nationale en 2024, davantage que l'ensemble des foyers urbains du pays. Aucun autre État membre n'affiche un ratio comparable. Le South Dublin County Council avait refusé en août 2024 un permis de construire pour un troisième data center de Google, faute de capacité suffisante sur le réseau national et d'énergie renouvelable sur site. Depuis novembre 2021, EirGrid, l'opérateur irlandais du réseau de transport, n'a accordé qu'un seul permis de raccordement à un centre de données.

Autour de Francfort, Londres et Amsterdam, les marges de capacité du réseau fondent également rapidement. En France, la consommation électrique des data centers a progressé de 38 % en trois ans, dont 70 % provient de la région parisienne. Le gestionnaire du réseau de transport électrique français anticipe dans son bilan prévisionnel 2025 une multiplication par quatre à huit de cette consommation d'ici 2035. La Commission a justifié son intervention par l'urgence de la situation : si ces défis ne sont pas abordés dès maintenant au niveau de l'UE, ils pourraient s'aggraver considérablement et devenir plus difficiles à résoudre dans les années à venir, a-t-elle indiqué.

Un label de durabilité attendu mais différé

Un label de durabilité, couvrant la consommation d'eau et l'approvisionnement en énergie propre, devait accompagner ces annonces. Mais la Commission ne l'a pas publié, selon des responsables, car elle débat encore du traitement des installations alimentées par le nucléaire. Ces mesures s'inscrivent dans un paquet de souveraineté technologique qui comprend aussi un règlement sur le cloud et l'IA ainsi qu'une révision du Chips Act.

Pour éviter de fragiliser le réseau électrique, l'exécutif européen entend généraliser une logique d'effacement de la demande. Le dispositif français EcoWatt, qui émet des signaux verts, orange ou rouges invitant les consommateurs à décaler leur consommation pendant les pics, sert de modèle. Bruxelles veut toutefois cibler d'abord les gros consommateurs : pour se raccorder au réseau, les data centers devraient accepter de réduire temporairement leur puissance, de tolérer des variations de tension plus fortes, d'aider à éviter les coupures lors des perturbations, voire de basculer sur une production sur site pendant les pointes.

Un enjeu industriel et énergétique

L'IA n'est plus traitée comme un simple sujet numérique mais comme un enjeu industriel et énergétique, résumé par le commissaire à l'Énergie : il n'y a pas d'IA sans énergie. Un think tank européen a chiffré l'alerte : faute de réformes rapides, les plus grands clusters d'IA pourraient aspirer électricité et fonds publics pour finir sous-exploités, délaissés au profit de régions plus accueillantes.

L'objectif affiché est d'arrimer la demande numérique au réseau plutôt que de la laisser le fragiliser, pour que l'essor de l'IA soutienne la transition énergétique au lieu d'entrer en concurrence avec elle. À défaut, ce sont les consommateurs qui risquent d'en payer le prix, sur une facture d'électricité déjà orientée à la hausse depuis 2022.