Les victimes de la pollution au chlordécone, pesticide utilisé aux Antilles jusqu'en 1993, ne baissent pas les bras. Plus de 500 parties civiles ont déposé un pourvoi en cassation contre l'arrêt de non-lieu prononcé le 22 juin 2026 par la cour d'appel de Paris, qui a clos l'enquête pour « empoisonnement » et « mise en danger de la vie d'autrui ». Ce recours, annoncé dans les semaines qui ont suivi la décision, place désormais l'affaire entre les mains de la Cour de cassation, plus haute juridiction judiciaire française.

Le refus d'une réouverture de l'enquête

Le 22 juin, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris avait rejeté les demandes des parties civiles visant à rouvrir l'enquête. Les juges avaient estimé que les éléments présentés ne justifiaient pas la poursuite des investigations, confirmant ainsi un non-lieu qui avait déjà été prononcé en première instance en 2023. Ce rejet avait provoqué une vive déception parmi les associations de victimes et les élus ultramarins, qui dénoncent depuis des années l'inaction de l'État face à ce qu'ils qualifient d'« empoisonnement » des populations.

Un pourvoi massif

Le pourvoi en cassation, déposé par plus de 500 parties civiles, constitue un acte de contestation judiciaire d'envergure. Les avocats des plaignants entendent démontrer que la procédure devant la cour d'appel a méconnu les droits des victimes et qu'elle n'a pas suffisamment pris en compte les éléments scientifiques établissant un lien entre l'exposition au chlordécone et les graves problèmes de santé observés aux Antilles (cancers, maladies rénales, troubles de la reproduction).

Un scandale sanitaire et environnemental

Le chlordécone, un insecticide organochloré, a été utilisé massivement dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique de 1972 à 1993, alors même que son interdiction était déjà prononcée aux États-Unis depuis 1976. L'Union européenne l'a interdit en 1990, mais la France a accordé des dérogations jusqu'en 1993. Des études scientifiques ont montré une contamination quasi-généralisée des sols, des rivières et des eaux souterraines, ainsi que la présence de chlordécone dans les organismes d'une grande partie de la population antillaise. L'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a classé cette substance comme « cancérogène possible » et « perturbateur endocrinien ».

Les prochaines étapes

La Cour de cassation devra examiner la recevabilité et le bien-fondé de ce pourvoi. Une décision est attendue dans un délai de plusieurs mois. Si la haute juridiction décidait de casser l'arrêt de non-lieu, l'affaire serait renvoyée devant une autre cour d'appel pour un nouvel examen. En revanche, si elle rejette le pourvoi, la procédure judiciaire pénale serait définitivement close en France, laissant les victimes sans autre recours que les voies civiles ou administratives, ou une éventuelle action devant la Cour européenne des droits de l'homme.

Les victimes déterminées à poursuivre le combat

Les associations de défense des victimes, comme l'Association des maires de la Martinique ou le Collectif chlordécone, ont immédiatement annoncé leur intention d'épuiser toutes les voies de recours. Elles estiment que le non-lieu constitue un « déni de justice » et une « absence de reconnaissance de la souffrance des populations ». Selon elles, l'État français a failli à son devoir de protection de la santé publique en autorisant l'usage de ce pesticide interdit ailleurs, et en ne mettant pas en place une dépollution efficace des sols.

La question de la responsabilité de l'État pourrait également être examinée par le biais d'une action devant le tribunal administratif. Plusieurs dossiers de demandes d'indemnisation ont déjà été déposés, sans aboutissement pour l'instant.

Une affaire aux dimensions politiques

Au-delà de l'aspect judiciaire, l'affaire du chlordécone a pris une dimension politique majeure. Des élus de Guadeloupe et de Martinique, ainsi que des membres du gouvernement, ont reconnu que « l'État a sa part de responsabilité » dans ce scandale. Une mission d'information parlementaire a été créée, et le gouvernement a annoncé en 2024 un plan d'action doté de plusieurs millions d'euros pour la dépollution des sols et le suivi sanitaire. Cependant, les victimes estiment ces mesures insuffisantes au regard de l'ampleur de la contamination.

Une mobilisation qui ne faiblit pas

Le pourvoi en cassation marque une nouvelle étape dans une bataille judiciaire qui dure depuis plus de quinze ans. Les avocats des parties civiles comptent sur la Cour de cassation pour rétablir une « vérité judiciaire » et permettre enfin aux victimes d'obtenir réparation. L'issue de ce pourvoi sera scrutée de près aux Antilles, où la population continue de subir les conséquences de cette pollution persistante.

En attendant, la mobilisation citoyenne se poursuit, avec des actions de sensibilisation et des rassemblements prévus dans les semaines à venir. Les associations appellent à une « journée de la colère » pour dénoncer ce qu'elles considèrent comme un abandon de la part de l'État.