Plus de 80 % de la population adulte de Guadeloupe et de Martinique porte encore les stigmates de la contamination au chlordécone, un pesticide utilisé massivement dans les bananeraies des Antilles françaises jusqu'en 1993. Les conclusions de la deuxième édition de l'étude Kannari, présentées le 24 juin lors du colloque scientifique « Comprendre & agir », confirment une persistance alarmante du produit dans l'organisme des habitants, tout en mettant en lumière des disparités territoriales et professionnelles marquées.

Un pesticide interdit depuis 1993 mais toujours présent

Le chlordécone, un insecticide organochloré employé pour lutter contre le charançon du bananier, a été interdit en France en 1993 en raison de sa toxicité avérée et de sa persistance dans l'environnement. Malgré cette interdiction vieille de plus de trente ans, les sols, les cours d'eau et les nappes phréatiques de l'archipel antillais demeurent pollués, contaminant les cultures vivrières, les élevages et les ressources en eau. Cette pollution chronique expose la population à une imprégnation continue, via l'alimentation et l'eau potable.

Des résultats en baisse mais insuffisants

Selon l'étude Kannari 2, la proportion d'adultes présentant des traces de chlordécone dans le sang est passée d'environ 90 % en 2013 à un peu plus de 80 % aujourd'hui. Cette diminution, bien que notable, ne suffit pas à rassurer les autorités sanitaires ni les associations de défense des victimes. « Même si on observe une tendance à la baisse, le niveau de contamination reste extrêmement élevé », résume un chercheur impliqué dans l'étude, contacté par plusieurs médias.

De fortes disparités selon les territoires, les professions et les habitudes alimentaires

L'étude met en évidence des variations significatives en fonction de la zone géographique : les habitants des communes rurales, où l'agriculture a été historiquement intensive, présentent des taux d'imprégnation plus élevés que ceux des zones urbaines. Les professionnels agricoles, et notamment les anciens ouvriers des bananeraies, sont les plus touchés. Par ailleurs, les personnes consommant régulièrement des produits locaux, comme les légumes racines (ignames, patates douces) ou les poissons de rivière, montrent une contamination plus importante, ce qui confirme le rôle de l'alimentation dans l'exposition au pesticide.

Les chercheurs soulignent également des différences entre la Guadeloupe et la Martinique : « Les niveaux d'imprégnation sont globalement comparables, mais on note des disparités internes liées à l'histoire de l'utilisation du chlordécone sur chaque île », explique une source scientifique. L'étude ne précise pas de données chiffrées séparées pour chaque territoire.

Un enjeu de santé publique majeur

Le chlordécone est classé comme cancérogène possible par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Des études épidémiologiques ont établi un lien entre l'exposition à cette molécule et un risque accru de cancer de la prostate, de troubles neurologiques (notamment la maladie de Parkinson) et de perturbations endocriniennes. Les autorités sanitaires recommandent de limiter la consommation de produits locaux issus de zones contaminées et de privilégier une alimentation variée.

Des réactions politiques et citoyennes

La publication de ces résultats intervient dans un contexte de mobilisation citoyenne et politique aux Antilles. Plusieurs collectifs de victimes et associations environnementales réclament depuis des années une reconnaissance officielle de l'état de catastrophe sanitaire, un renforcement des mesures de dépollution des sols et une meilleure indemnisation des personnes atteintes. Des élus locaux ont interpellé le gouvernement, demandant un plan d'urgence pour accélérer la dépollution et garantir l'accès à une eau potable exempte de chlordécone.

Quelles perspectives ?

Les scientifiques rappellent que la chlordécone a une demi-vie très longue, estimée à plusieurs décennies dans les sols. La baisse observée de l'imprégnation est encourageante, mais elle reflète surtout la fin de l'exposition directe au pesticide plutôt qu'une disparition de la pollution environnementale. « Il faudra encore des années, voire des décennies, pour que les taux sanguins reviennent à des niveaux acceptables », prévient un spécialiste.

L'étude Kannari 2 devrait servir de base à de nouvelles recommandations sanitaires et à l'évaluation des politiques publiques mises en œuvre. Elle souligne l'urgence de poursuivre les efforts de dépollution et de sensibilisation, tout en accompagnant les populations les plus exposées. La question de la réparation des préjudices causés par cette pollution historique demeure, elle, entière.