Les entreprises et les administrations européennes subissent une inflation galopante des coûts liés aux services cloud et aux logiciels. Selon une étude réalisée par le cabinet Asterès pour le Cigref (Club informatique des grandes entreprises françaises), publiée en mai 2026, cette tendance pourrait entraîner un surcoût annuel pouvant atteindre 140 milliards d’euros entre 2026 et 2030. Trois acteurs américains dominent le marché et captent l’essentiel de cette augmentation, ce qui représente un transfert de valeur massif vers les États-Unis.

L’étude repose sur une enquête menée auprès de 54 directeurs des systèmes d’information d’organisations publiques et privées. Ces responsables déclarent une hausse moyenne de 8,7 % par an des coûts de leurs services cloud-logiciel au cours des trois dernières années. Ils anticipent même une accélération à 12 % par an pour les cinq prochaines années. Cette inflation est comparée à un indice de référence des prix de production des logiciels, estimé à 2,4 % par an, soulignant un écart significatif.

Les hausses les plus marquées concernent les logiciels de productivité et de collaboration, ainsi que les outils techniques et de sécurité. Lors des renouvellements de contrats, la hausse moyenne déclarée atteint 51 %, avec des cas extrêmes allant jusqu’à 100 %, voire 200 % ou 300 %. À cinq ans, 71 % des directeurs interrogés jugent cette trajectoire difficilement ou non soutenable.

Un impact macroéconomique considérable

Les conséquences de cette inflation ne se limitent pas aux seuls budgets informatiques. Le cabinet Asterès modélise un impact macroéconomique majeur : l’économie européenne serait privée d’environ 107 milliards d’euros de valeur ajoutée par an, soit 0,6 point de produit intérieur brut (PIB). La perte d’emplois potentiels est estimée à 1,4 million à l’horizon 2030. Les auteurs comparent ce phénomène à une forme de taxe implicite finançant les grandes entreprises technologiques américaines.

Une dépendance structurelle aux fournisseurs américains

L’Union européenne dépend à près de 80 % des fournisseurs numériques américains. Cette dépendance est au cœur de l’analyse. Le rapport s’inscrit dans la continuité d’une précédente étude du cabinet, qui estimait les dépenses annuelles des organisations européennes en services cloud et logiciels à environ 400 milliards d’euros, dont 330 milliards versés à des entreprises américaines. La nouvelle étude se concentre sur l’effet des hausses tarifaires plutôt que sur la seule part de marché.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Le marché souffre d’un déficit de concurrence, les coûts de sortie du cloud sont élevés, et les grands fournisseurs pratiquent une intégration verticale croissante, liant infrastructures, plateformes et logiciels. Les répondants identifient des pratiques jugées abusives : le vendor lock-in (dépendance technologique limitant le changement de fournisseur) est cité par 40 % d’entre eux au cours des trois dernières années. Suivent l’intelligence artificielle (IA) incluse par défaut dans les logiciels et facturée (32 %), l’obsolescence programmée (30 %) et la réduction de métriques (21 %).

L’intelligence artificielle comme nouveau relais de hausse

Le rapport pointe l’IA comme le nouveau moteur de l’augmentation des prix, après les migrations vers le cloud, les ventes groupées et les modifications de licences. Les technologies d’IA nécessitent des capacités de calcul, de stockage, des GPU et des data centers que seuls les grands acteurs peuvent financer à grande échelle. Ces investissements sont répercutés sur les clients. Cependant, les gains de productivité associés restent difficiles à mesurer : seuls 23 % des répondants déclarent observer des gains de productivité concrets liés à l’IA.

L’étude d’Asterès pour le Cigref met ainsi en lumière un enjeu de compétitivité pour l’économie européenne. La question des alternatives et des régulations, qu’elles soient européennes ou nationales, se pose avec acuité face à un marché considéré comme captif et inflationniste.