À moins de trois semaines du second tour de l'élection présidentielle colombienne, prévu le 21 juin, la campagne a pris un tour résolument idéologique. Le duel entre Iván Cepeda, candidat du Pacte historique et figure de la gauche, et Abelardo de la Espriella, représentant de l'extrême droite et héritier politique de l'ancien chef de l'État Álvaro Uribe, se cristallise autour de deux narrations opposées. D'un côté, le camp conservateur diffuse la « peur rouge », un spectre d'une présidence de gauche vue comme une menace pour l'ordre économique et sécuritaire du pays. De l'autre, les partisans de M. Cepeda dénoncent le « péril brun », en référence au danger que ferait peser une arrivée au pouvoir de l'extrême droite sur les droits humains et les libertés publiques.
Un premier tour serré mais un écart significatif Au soir du 1er juin, Abelardo de la Espriella est arrivé en tête du premier tour avec une avance d'environ 700 000 voix sur Iván Cepeda. Ce résultat place ce dernier en position de challenger pour la seconde manche. Les analystes soulignent que le candidat progressiste devra mener une campagne nettement plus dynamique que lors du premier tour s'il espère combler son retard. Pour y parvenir, il lui faudra séduire l'électorat centriste et modéré, qui s'est en partie abstenu ou a voté pour des candidats éliminés au premier tour.
Deux récits en concurrence La stratégie de communication du camp de M. de la Espriella repose sur l'assimilation de la gauche à une menace existentielle. Dans ses meetings et ses messages de campagne, ses partisans évoquent régulièrement le spectre du « castro-chavisme », par analogie avec les régimes de Cuba et du Venezuela, pour susciter la crainte d'une dérive autoritaire et d'une collectivisation de l'économie. Cette accusation est reprise par une partie des médias conservateurs et amplifiée sur les réseaux sociaux, où des messages alarmistes circulent quotidiennement.
En réaction, le camp d'Iván Cepeda a choisi de retourner le stigmate en dénonçant le « péril brun ». Cette formule vise à alerter l'opinion sur les propositions du candidat d'extrême droite en matière de sécurité — notamment un recours accru aux forces armées et une ligne dure contre la criminalité —, mais aussi sur des déclarations jugées discriminatoires envers les minorités et les défenseurs des droits de l'homme. M. Cepeda lui-même a qualifié son adversaire de représentant d'un « projet de haine et d'exclusion » incompatible avec la Constitution colombienne et les engagements internationaux du pays.
Polémiques jusqu'au football L'atmosphère particulièrement tendue de cette campagne a même contaminé des sujets a priori apolitiques. La sélection colombienne de football masculine, pourtant objet d'une ferveur populaire immense — on parle couramment de « fièvre jaune » en référence à la couleur du maillot —, a été entraînée dans la controverse. Des propos tenus par des responsables sportifs proches de l'extrême droite ont été repris par le camp de M. de la Espriella, suscitant des critiques et des mises au point de la part des joueurs et de la fédération. Cette incursion du politique dans le sport national illustre la polarisation extrême qui traverse la société colombienne.
Les enjeux du scrutin Au-delà des postures, les deux candidats portent des visions radicalement différentes de l'avenir du pays. Iván Cepeda défend un programme de transformation sociale : réforme agraire, augmentation des dépenses publiques dans l'éducation et la santé, négociation de paix avec les groupes armés encore actifs, et fiscalité plus progressive. Abelardo de la Espriella prône au contraire une politique de « main de fer » contre l'insécurité, une réduction de la pression fiscale pour les entreprises, et un État plus limité dans son intervention économique.
Le scrutin du 21 juin s'annonce donc comme un choix de société pour les Colombiens, entre deux modèles que leurs promoteurs présentent comme antagonistes. La participation des abstentionnistes du premier tour, notamment dans les zones urbaines et auprès des classes moyennes, sera déterminante. Les instituts de sondage, prudents, estiment que l'issue reste ouverte, même si l'avance de M. de la Espriella au premier tour lui confère un avantage psychologique et logistique.
Craintes de violences post-électorales Plusieurs observateurs redoutent des tensions après l'annonce des résultats, quel que soit le vainqueur. La campagne, marquée par des incidents isolés entre militants des deux bords, a vu une hausse des signalements d'intimidation dans certaines régions rurales. Des figures de la société civile et des organisations internationales ont appelé les deux camps à s'engager publiquement à reconnaître le verdict des urnes et à éviter tout appel à la mobilisation violente en cas de défaite. Pour l'heure, ni l'équipe de M. de la Espriella ni celle de M. Cepeda n'ont officiellement répondu à ces appels.