Une plongée au cœur de plusieurs décennies de lutte armée, de silence et de passions corses. La chaîne France 2 diffuse « Colonna, une tragédie corse », une série documentaire qui revient sur l’assassinat du préfet de Corse Claude Érignac, le 6 février 1998 à Ajaccio, et sur le destin hors norme du berger condamné pour ce crime, Yvan Colonna.
L’œuvre, coréalisée par la documentariste Agnès Pizzini et la grand reporter Ariane Chemin, se structure en trois épisodes. Chacun explore une facette différente de la figure de Colonna : le militant engagé dans la clandestinité, le coupable désigné par la justice, puis le symbole que sa mort en détention a élevé au rang de héros pour une partie de l’opinion insulaire.
Une enquête immersive sur une chasse à l’homme
Pour reconstituer ce que les auteurs décrivent comme une « chasse à l’homme hors norme », les réalisatrices ont recueilli les témoignages de dizaines de personnes qui ont vécu les faits. L’entourage proche du nationaliste, des représentants de la justice et d’anciens membres des gouvernements successifs font partie des sources orales de cette fresque. La série a été remarquée dès sa présentation au festival Canneseries, fin avril, où les deux premiers épisodes ont été projetés devant un public conquis. « Merci, on comprend enfin cette histoire », auraient lancé plusieurs spectateurs aux réalisatrices à l’issue de la séance.
Le récit ne se limite pas à la psychologie d’un homme. Il tisse le fil d’un demi-siècle de relations tendues entre la Corse et l’État français, ponctuées de destructions de résidences secondaires, d’attentats et de l’escalade de la violence indépendantiste. L’assassinat du préfet, abattu de trois balles de calibre 9 mm alors qu’il se rendait au théâtre avec son épouse, reste l’un des épisodes les plus marquants de cette chronique.
Un documentaire qui interroge le statut de symbole
Yvan Colonna est mort en mars 2023, après avoir été agressé par un codétenu dans la prison d’Arles. Sa mort a déclenché des manifestations et des tensions en Corse, faisant de lui, paradoxalement, un martyr aux yeux de nombreux insulaires. La série documentaire s’attache à montrer comment ce berger, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, a pu incarner à la fois un coupable et un symbole.
Le troisième volet, intitulé « le symbole », explore cette mutation posthume. Il interroge la façon dont un homme peut, au-delà de son crime, cristalliser les revendications d’un peuple. Les réalisatrices ne prennent pas parti mais laissent parler les acteurs de l’époque — proches du défunt, membres des forces de l’ordre, magistrats et politiques — pour donner à voir la complexité d’une affaire qui dépasse le simple fait divers.
Un travail de mémoire salué par la presse
La diffusion de cette série sur une chaîne publique intervient dans un contexte où la question de la mémoire des « affaires corses » reste sensible. Les médias ont salué un travail « fouillé » et « prenant », capable de redonner chair à une histoire souvent résumée à ses seuls faits judiciaires. « Colonna, une tragédie corse » propose un réquisitoire implicite contre l’oubli et un plaidoyer pour la compréhension d’une île marquée par la violence et l’incompréhension.
La série est coproduite par Temps noir et l’Institut national de l’audiovisuel (INA), ce qui lui confère une assise documentaire solide grâce aux archives mobilisées. Elle s’inscrit dans la lignée des précédents travaux d’Agnès Pizzini, qui avait déjà exploré les affaires Grégory et d’Outreau, ainsi que les attentats de 2015.