Pendant des années, l'énergie était pour les entreprises de taille intermédiaire (ETI) une ligne budgétaire subie, souvent indexée sur des tarifs réglementés ou des contrats à court terme. La crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine a changé la donne. Confrontées à des prix multipliés par cinq ou six sur le marché spot, ces structures, qui emploient entre 250 et 5 000 personnes et réalisent un chiffre d'affaires compris entre 50 millions et 1,5 milliard d'euros, ont dû réagir. Aujourd'hui, l'énergie n'est plus seulement un coût à optimiser : elle devient un enjeu stratégique autour duquel se construit la compétitivité.
Un choc qui a accéléré les transformations
Selon une étude récente de la Banque de France, près de 40 % des ETI ont engagé des investissements significatifs dans l'efficacité énergétique au cours des deux dernières années. Ce mouvement est particulièrement marqué dans les secteurs industriels gros consommateurs d'énergie comme la métallurgie, la chimie ou l'agroalimentaire. Les dirigeants d'ETI interrogés soulignent que le surcoût énergétique a représenté jusqu'à 30 % de leur résultat net pendant la période de tension.
Pourtant, plutôt que de subir, beaucoup ont choisi d'agir. Les exemples se multiplient : une entreprise familiale de la région lyonnaise spécialisée dans la transformation des métaux a installé des panneaux photovoltaïques sur ses toits et sur des ombrières, couvrant 20 % de ses besoins. Un fabricant de pièces automobiles basé en Vendée a investi dans un système de cogénération au gaz, couplé à une chaudière biomasse, réduisant sa facture de gaz de 70 %. Ces projets, souvent amortis en trois à cinq ans, sont désormais considérés comme des investissements à part entière et non plus comme des coûts.
De la négociation à l'autoconsommation
La transformation ne se limite pas à la production. Les ETI ont également professionnalisé leurs achats d'énergie. Là où elles achetaient leurs contrats d'électricité sur des durées de un à trois ans, elles recourent aujourd'hui à des stratégies de couverture sur plusieurs années, avec des clauses d'indexation sur des indices de marché comme le French Power Futures (FBF). Plusieurs centaines d'entre elles ont signé des Power Purchase Agreements (PPA), des contrats d'achat direct d'électricité renouvelable sur 10 à 15 ans, leur garantissant un prix stable.
« Avant, l'énergie était gérée par le service achats, parfois même sans personne dédiée », explique un dirigeant d'ETI du secteur de l'emballage. « Aujourd'hui, nous avons un responsable énergie qui travaille en lien direct avec le comité de direction. » Cette internalisation des compétences s'accompagne de partenariats avec des sociétés de services énergétiques (ESCO) ou des agrégateurs d'effacement.
L'effacement, une nouvelle source de revenus
Parallèlement, les ETI découvrent les avantages de l'effacement : en réduisant temporairement leur consommation en période de pointe, elles peuvent revendre sur le marché de l'équilibrage ou être rémunérées pour ne pas consommer. Certaines ETI industrielles tirent ainsi plusieurs centaines de milliers d'euros par an de cette flexibilité. Cette pratique, longtemps réservée aux grands groupes, se démocratise grâce à des plateformes numériques qui agrègent les effacements de plusieurs sites pour atteindre une taille critique.
Des défis persistants
Cependant, tout n'est pas encore gagné. L'accès au financement reste un frein pour les ETI les plus petites, qui peinent à mobiliser les capitaux nécessaires à des projets de long terme. Les aides publiques, comme le dispositif d'amortissement accéléré pour les équipements de production d'énergie renouvelable introduit par la loi de finances 2024, sont connues mais parfois complexes à mobiliser. Par ailleurs, la volatilité réglementaire (évolution des tarifs d'acheminement, modification des obligations d'achat d'électricité solaire) crée de l'incertitude.
Les dirigeants d'ETI appellent de leurs vœux une stabilité des cadres fiscaux et réglementaires sur le long terme. « Nous avons besoin de visibilité pour amortir nos investissements sur dix ou quinze ans », résume un industriel de la chimie fine. « Ce que nous redoutons le plus, ce n'est pas le niveau des prix, mais leur volatilité et le risque de changement brutal des règles. »
Un virage irréversible
Malgré ces obstacles, la tendance semble irréversible. Les ETI qui ont engagé cette transformation en retirent des bénéfices tangibles : réduction de la facture énergétique de 20 à 50 %, amélioration de l'image de marque, renforcement de la résilience face aux chocs extérieurs. Certaines sont même devenues exportatrices de leur modèle, en proposant des services de conseil ou de gestion d'énergie à d'autres PME.
L'énergie n'est plus une simple charge fixe : elle devient un actif stratégique, au même titre que les ressources humaines ou le capital immatériel. Pour les ETI françaises, cette mutation s'inscrit dans une dynamique plus large de transition écologique et de souveraineté industrielle. Celles qui ne l'ont pas encore entamée risquent de perdre en compétitivité dans un environnement où la maîtrise des coûts énergétiques devient un avantage concurrentiel décisif.