Une opération d’influence d’envergure démasquée
Viginum, le service français chargé de détecter et de prévenir les ingérences numériques venues de l’étranger, a mis au jour un important réseau de propagande piloté depuis la Chine. L’enquête, dont les conclusions ont été rendues publiques ces derniers jours, révèle l’existence de multiples sites web se faisant passer pour des médias d’information, ainsi que de nombreux comptes actifs sur les réseaux sociaux. Leur objectif commun était de promouvoir une image favorable de la Chine en diffusant des contenus orientés, en lien direct avec la chaîne de télévision d’État chinoise CGTN.
Une mécanique bien rodée
Les investigations menées par les experts de Viginum ont permis de cartographier ce dispositif, baptisé en interne « Fawn Mianju ». Selon les éléments rendus publics, le réseau s’appuyait sur une constellation de faux sites d’actualité, rédigés en plusieurs langues, dont le français. Ces portails reprenaient des dépêches de l’agence Chine nouvelle (Xinhua) ou de CGTN, mais les présentaient sous un angle édulcoré, voire mensonger, afin de servir les intérêts diplomatiques et économiques de Pékin. Les articles mettaient systématiquement en avant les réussites du régime chinois, tout en minimisant ou en justifiant les violations des droits de l’homme, la répression au Xinjiang ou la politique de restriction des libertés à Hong Kong.
Parallèlement à ces sites, des armées de comptes automatisés – souvent appelés « bots » – étaient déployées sur les plateformes sociales (Twitter/X, Facebook, YouTube et TikTok) pour amplifier la portée des articles et créer une illusion de soutien populaire. Ces comptes relayaient les mêmes messages, commentaient les publications des ambassades chinoises et attaquaient les critiques de la politique de Pékin.
Un lien direct avec CGTN
Le rapport de Viginum établit une connexion technique et éditoriale entre ce réseau de propagande et CGTN, la branche internationale de la télévision d’État chinoise (China Central Television, CCTV). Plusieurs des sites identifiés partagent en effet des infrastructures d’hébergement, des noms de domaine enregistrés via les mêmes prestataires et des contenus repris quasi à l’identique de ceux diffusés par CGTN. Les enquêteurs français estiment que cette coordination ne peut être le fruit du hasard et qu’elle témoigne d’une volonté délibérée des autorités chinoises de diffuser leur narratif à l’étranger, en contournant les circuits médiatiques traditionnels.
Une menace pour la souveraineté informationnelle
Cette découverte intervient dans un contexte de tensions croissantes entre la France et la Chine sur plusieurs dossiers, notamment les droits de l’homme, la question des Ouïghours et l’influence économique chinoise en Europe. Les autorités françaises considèrent ce type d’ingérence comme une atteinte directe à la souveraineté informationnelle du pays. Viginum, créé en 2021 pour faire face à ces menaces, a déjà identifié plusieurs campagnes similaires venues de Russie, mais il s’agit de l’une des premières fois qu’un réseau aussi structuré et lié à Pékin est dénoncé publiquement.
Un travail de longue haleine
Le démantèlement de ce réseau n’a pas été immédiat. Les analystes de Viginum ont passé plusieurs mois à collecter des preuves, à suivre les pistes numériques et à remonter les chaînes de financement. Ils ont notamment utilisé des outils d’analyse de métadonnées, de traçage des domaines et de détection de contenus dupliqués. Le travail a été facilité par une coopération avec des organismes homologues dans d’autres pays européens, bien que les noms de ces partenaires n’aient pas été divulgués.
Quelles suites possibles ?
Pour l’heure, les autorités françaises n’ont pas annoncé de mesures de rétorsion spécifiques, mais plusieurs options sont sur la table. Il pourrait s’agir de demandes de retrait de contenu adressées aux plateformes sociales, de blocage de certains sites depuis le territoire français, ou encore de sanctions contre des personnes physiques ou morales impliquées. Des discussions sont également en cours au niveau de l’Union européenne pour renforcer la législation contre les ingérences numériques, en s’appuyant sur le règlement sur les services numériques (DSA).
Parallèlement, des associations de défense de la liberté de la presse et des ONG spécialisées dans la lutte contre la désinformation appellent à une transparence accrue de la part des géants du numérique, afin qu’ils coopèrent plus systématiquement avec les autorités pour identifier et neutraliser ces campagnes d’influence.
Une méthode qui n’est pas nouvelle
Ce n’est pas la première fois que la Chine est accusée de mener des opérations de propagande massive à l’étranger. Des enquêtes ont déjà mis en lumière des pratiques similaires en Afrique, en Asie du Sud-Est ou en Amérique latine. La nouveauté réside dans la sophistication technique et l’ampleur du réseau découvert par Viginum, qui montre que Pékin a considérablement renforcé ses capacités d’influence numérique en Europe. L’opération « Fawn Mianju » illustre une stratégie d’État, méthodique et persistante, visant à modeler l’opinion publique internationale.