Le chef de la junte burkinabè, Ibrahim Traoré, a suscité une vive polémique en avril dernier en déclarant sur la radio-télévision nationale RTB que les Africains devraient « fuir » quiconque leur parle de démocratie. « La démocratie tue », a-t-il affirmé. Ce discours, tenu par l'homme qui a pris le pouvoir par un putsch en 2022, a choqué une partie de l'opinion, mais a également trouvé un écho auprès de certains habitants d'Ouagadougou, où la priorité est donnée à la lutte contre les groupes jihadistes et à la reconstruction économique.
Une vague de coups d'État en Afrique de l'Ouest
Les déclarations d'Ibrahim Traoré s'inscrivent dans un contexte de multiplication des putschs militaires, principalement en Afrique de l'Ouest. Entre 2020 et 2023, les armées ont pris le pouvoir au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée. Ces trois pays francophones – le Niger, le Mali et le Burkina Faso –, désormais dirigés par des juntes, ont officiellement quitté la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) en janvier 2025 pour former leur propre alliance, l'Alliance des États du Sahel (AES). En Guinée-Bissau, un autre coup d'État s'est produit en 2025.
Le phénomène dépasse toutefois l'Afrique de l'Ouest. Au Gabon, l'armée a pris le pouvoir en 2023. Au Tchad, un conseil militaire de transition a gouverné jusqu'en 2025 ; Mahamat Idriss Déby Itno y exerce désormais la présidence, succédant à son père Idriss Déby Itno, tué par des rebelles en 2021 après trente ans au pouvoir. Au Soudan, un conflit violent entre factions rivales a dégénéré en guerre civile généralisée. Les putschs ne constituent donc plus des événements isolés, mais s'inscrivent dans une dynamique régionale.
Les ressorts du soutien populaire aux putschs
Un rapport publié en 2023 par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) identifie plusieurs facteurs accroissant le risque de coups d'État : la pauvreté multidimensionnelle, les inégalités, la manipulation des limites de mandats constitutionnels, la faible participation des jeunes et des femmes, les déficits de gouvernance et le niveau élevé des dépenses militaires. L'étude souligne également que « lorsque les citoyens ont été déçus par les résultats des gouvernements élus démocratiquement, ils sont plus enclins à soutenir des modes de gouvernance non démocratiques, y compris le régime militaire ».
Un modèle démocratique en question
« La démocratie n'est pas une forme standard de gouvernement qui peut être mise en œuvre à l'identique partout », observe Veye Tatah, originaire du Cameroun et résidant en Allemagne, qui travaille pour l'organisation à but non lucratif Africa Positive. Selon elle, de nombreux systèmes politiques sont marqués par l'héritage colonial et insuffisamment adaptés aux réalités locales. « Ils ne reflètent pas la culture, l'ethnicité et les modes de vie des populations », explique-t-elle. « Si un système n'apporte rien – pas de nourriture, pas d'eau, pas d'éducation –, les gens se demandent à quoi il sert. »
Les élections prévues en 2026 sur le continent sont considérées comme politiquement cruciales, mais nombre d'entre elles sont entachées par la fraude, la répression et un fossé croissant entre la jeunesse et les élites politiques. La question se pose : les démocraties africaines sont-elles autre chose que des mécanismes électoraux dépourvus de réelle redevabilité ? Les droits civiques sont de plus en plus restreints dans plusieurs pays, tandis que les régimes militaires gagnent en légitimité auprès de populations lassées par l'échec des gouvernements élus.