Une critique des promesses de l’IA
Dans un nouveau livre intitulé « The Reverse Centaur’s Guide to Life After AI », l’auteur de science-fiction et journaliste Cory Doctorow s’attaque à ce qu’il considère comme les fondements de la bulle financière entourant l’intelligence artificielle. Loin d’être un simple réquisitoire, l’ouvrage propose de distinguer les promesses marketing de la réalité technologique. « J’ai commis l’erreur tactique d’en avoir assez de parler d’IA », confie-t-il, expliquant avoir écrit ce livre pour tenter de « trier le bullshit de la réalité matérielle ». Doctorow se présente comme un utilisateur régulier d’outils d’IA, qu’il juge parfois utiles, mais il exprime une vive inquiétude face aux dépenses colossales et aux attentes irréalistes qui, selon lui, nourrissent un phénomène spéculatif.
Le concept de « centaure inversé »
Pour décrire la relation que l’industrie de l’IA impose aux travailleurs, Doctorow emprunte un concept à la théorie de l’automatisation : le « centaure ». Classiquement, un centaure désigne un humain augmenté par une technologie, qu’il s’agisse d’un algorithme, d’une voiture ou d’un correcteur automatique. À l’inverse, le « centaure inversé » est, selon ses termes, « une tête de machine sur un corps humain, une personne qui sert d’appendice de viande à une machine sans cœur ». Il illustre cette idée par l’exemple du livreur d’Amazon, constamment surveillé par des caméras d’IA, devenu un simple périphérique de son véhicule de livraison.
Des dérives sectorielles
Doctorow esquisse une distinction nette entre une utilisation constructive de l’IA et une approche destructrice. « C’est une chose d’intégrer des outils d’IA dans le domaine médical pour aider les radiologues à traiter des images de rayons X et repérer des tumeurs potentielles », observe-t-il. « C’en est une autre de licencier neuf radiologues sur dix et de laisser l’IA poser les diagnostics, le seul radiologue restant étant seul responsable de la vérification du travail de l’IA – et, en fin de compte, de porter le chapeau pour toute erreur. » Ce basculement, selon lui, illustre la volonté de l’industrie de créer toujours plus de « centaures inversés ».
La bulle et ses risques
L’auteur alerte par ailleurs sur les risques économiques d’une bulle qu’il juge surdimensionnée. « La bulle ne veut pas de choses utiles à bas prix », affirme-t-il. « Elle veut des choses “disruptives” coûteuses : de grands modèles fondationnels qui perdent des milliards de dollars chaque année. » Il prédit un arrêt brutal de la manie d’investissement : « Quand la frénésie d’investissement dans l’IA s’arrêtera, la plupart des modèles vont disparaître, car il ne sera tout simplement pas économique de maintenir les centres de données en fonctionnement. » Il souligne que sept entreprises d’IA représentent actuellement plus d’un tiers de la capitalisation boursière et qu’elles se repassent sans cesse les mêmes 100 milliards de dollars, ce qu’il juge intenable à long terme.
Une invitation à agir
En conclusion, Doctorow ne se contente pas d’un diagnostic. Il appelle à une prise de conscience et à une action collective pour « faire éclater la bulle de l’IA en frappant à ses racines ». Il invite à ne plus se laisser duper par les promesses mirifiques et à exiger des technologies réellement utiles plutôt que des outils qui réduisent l’humain à un rouage passif. « L’effondrement de la bulle de l’IA sera moche », prévient-il, mais il insiste sur la possibilité d’un « après-IA » plus sain si l’on s’attaque dès maintenant aux ressorts du système.