L'île de Curaçao, territoire autonome du royaume des Pays-Bas fort d'environ 150 000 âmes, écrit une page inédite de l'histoire du football mondial en devenant la nation la moins peuplée jamais qualifiée pour une phase finale de Coupe du monde. Le précédent record, détenu par l'Islande avec ses 350 000 habitants, tombe donc. D'une superficie d'à peine 440 kilomètres carrés, l'île se prépare à affronter, pour son entrée en lice dans la compétition, la sélection allemande, quadruple championne du monde.
Un parcours sans défaite
La campagne de qualification de Curaçao force le respect, d'autant que l'équipe est restée invaincue tout au long des éliminatoires. L'élargissement de la compétition à 48 équipes a certes ouvert la voie à des sélections de moindre envergure, mais la performance de l'actuel 82e au classement FIFA n'en demeure pas moins exceptionnelle.
Le moment le plus décisif est survenu lors du dernier match, à Kingston, face à la Jamaïque. Curaçao n'avait besoin que d'un match nul pour valider son billet. Alors que le score était de 0-0 dans le temps additionnel, l'arbitre a initialement accordé un penalty à la Jamaïque. La VAR est alors intervenue pour annuler cette décision, suscitant un immense soulagement chez les joueurs et les supporters. Au coup de sifflet final, les joueurs, en larmes, ont laissé éclater leur joie. « Nous avons rendu l'impossible possible », s'est exclamé l'attaquant Kenji Gorre face aux caméras. « Un rêve devient réalité. »
L'euphorie gagne l'île
Sur place, la ferveur populaire a été à la hauteur de l'exploit. Des supporters ont dansé toute la nuit, des feux d'artifice ont illuminé le ciel et un défilé de voitures a parcouru les rues. Le lendemain, l'équipe a été accueillie en héroïne par ses fans. Le journaliste sportif local Carl Ruiter, qui a vécu le match décisif à Kingston, témoigne : « La qualification pour la Coupe du monde a vraiment uni notre pays. » Il souligne que les joueurs, à l'image du capitaine Leandro Bacuna, sont devenus des modèles pour la jeunesse, suscitant de nouvelles vocations footballistiques.
L'héritage néerlandais au cœur de la sélection
La réussite de cette sélection, dont l'équipe nationale n'existe officiellement que depuis 2011, s'explique en partie par son histoire. Ancienne colonie néerlandaise, Curaçao est devenu un pays autonome au sein du royaume des Pays-Bas en 2010, ce qui lui a permis de se doter de sa propre fédération de football. Tous les habitants de l'île possèdent par défaut un passeport néerlandais. Le sélectionneur, le Néerlandais Dick Advocaat, recruté en janvier 2024, a logiquement puisé dans le vivier de joueurs nés aux Pays-Bas mais dont les parents ou grands-parents sont originaires de Curaçao, une condition d'éligibilité posée par la FIFA.
Parmi les membres de l'effectif, Tahith Chong, milieu de terrain, fait figure d'exception, étant l'un des rares joueurs à être né sur l'île. L'équipe s'est préparée pour le Mondial lors d'un stage d'entraînement à Noordwijk, aux Pays-Bas.
Le baseball, sport roi, laisse place au football
Si Curaçao est mondialement connu pour ses plages, ses spots de plongée et sa liqueur éponyme, le sport dominant y est historiquement le baseball, qui a vu une quinzaine de joueurs de l'île évoluer en Ligue majeure américaine, dont la légende Andruw Jones, récemment intronisé au Temple de la renommée. Pourtant, le football a connu un regain d'intérêt spectaculaire grâce à cette qualification. Le championnat local, la Prome Divishon, ne compte qu'une dizaine d'équipes, et une coupe nationale a été créée l'année dernière seulement. Mais les stades se sont remplis pour les derniers matchs à domicile des éliminatoires, signe d'un engouement national.
Un défi de taille face à l'Allemagne
Avant même d'affronter les quadruples champions du monde allemands pour leur premier match, Curaçao a déjà marqué l'histoire. Le parcours de cette île des Caraïbes, qui n'avait jusqu'alors jamais goûté à la phase finale d'un Mondial, illustre la promesse d'un football mondialisé où, comme le rappelle l'attaquant Kenji Gorre, l'impossible peut devenir possible.