Alors que les licenciements dans le secteur technologique atteignent des niveaux inédits depuis la pandémie, un débat s'intensifie sur le rôle réel de l'intelligence artificielle (IA) dans ces coupes. Des chercheurs, des entrepreneurs et des analystes estiment que l'IA sert souvent de « prétexte commode » pour justifier des décisions de réduction d'effectifs qui auraient eu lieu de toute façon.

Un recours massif à l'excuse de l'IA

Selon les données disponibles, près de 40 % des suppressions de postes aux États-Unis sont officiellement attribuées à l'IA par les employeurs. Des entreprises comme Wix, Snap, Block, Cisco ou Atlassian ont toutes mentionné l'IA dans leurs annonces de licenciements. Au total, depuis le début de l'année, des centaines de plans sociaux ont été annoncés dans la tech, touchant des dizaines de milliers de travailleurs. Parallèlement, les bénéfices et les revenus de nombreuses firmes restent élevés, suscitant des interrogations sur la sincérité des motifs avancés.

Paul Osterman, professeur émérite de gestion des ressources humaines au MIT Sloan School of Management, estime que les dirigeants d'entreprise reproduisent un schéma ancien. « Cela fait vingt ans qu'ils racontent la même chose », a-t-il déclaré. Selon lui, l'IA constitue « une excuse parfaite pour justifier des licenciements massifs », car elle permet de présenter une décision négative comme une innovation positive. Il qualifie ce phénomène d'« AI washing », par analogie avec le « greenwashing ».

Des dirigeants du secteur partagent le constat

Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir, a lui aussi estimé que les dirigeants d'entreprise « font semblant » que les licenciements sont dus à la « productivité de l'IA ». Il a affirmé connaître « ce que des centaines d'entreprises sont en train de faire », suggérant que la réalité est plus nuancée.

Sayash Kapoor, informaticien à l'université de Princeton, interrogé récemment, a également jugé que l'idée de licenciements massifs causés par l'IA est un « prétexte commode ». Il a indiqué que l'automatisation réelle par l'IA reste limitée et que de nombreuses entreprises surestiment leur niveau d'adoption de la technologie.

Une pression budgétaire cachée

Plusieurs analystes soulignent que les entreprises font face à des coûts croissants liés à l'infrastructure IA, aux abonnements aux modèles et à la formation des équipes. Selon certaines sources, OpenAI perdrait encore de l'argent sur ses abonnements premium, et les fournisseurs maintiennent des prix bas pour conquérir des parts de marché. Cette situation oblige les entreprises à réallouer des budgets, ce qui peut justifier des réductions d'effectifs. Le dirigeant de Snyk, Ken MacAskill, a par exemple annoncé des licenciements en expliquant que l'entreprise doit « réduire la taille de certaines équipes » pour « se concentrer » sur l'IA et « se déplacer à la vitesse qu'elle exige maintenant ».

Le précédent des crises économiques

Osterman rappelle que les entreprises profitent souvent des crises économiques pour se séparer de collaborateurs qu'elles souhaitaient licencier de toute façon, la conjoncture servant de « couverture ». Il estime qu'environ 35 % des travailleurs pourraient être considérés comme « jetables » dans l'économie actuelle, un concept qu'il a exploré dans son ouvrage Disposable Workers: The Transformation of Employment.

Par ailleurs, une étude de Gallup a montré que les employés des entreprises technologiques qui n'ont pas encore intégré l'IA ont trois fois plus de risques d'être licenciés que ceux des entreprises ayant adopté ces outils, ce qui suggère que la pression pour se moderniser est réelle, mais que son impact sur l'emploi pourrait être mal mesuré.

Un phénomène qui s'étend au secteur bancaire

Le mouvement de restructuration fondé sur l'IA dépasse le seul secteur technologique. Plusieurs grandes banques auraient commencé à préparer le terrain pour des réductions massives de leurs effectifs, en s'appuyant sur l'automatisation par l'IA. Cette tendance indique que le débat sur le rôle de l'IA dans l'emploi va s'étendre à d'autres branches de l'économie.

Un marché du travail sous tension

Malgré le recours fréquent à l'IA comme justification, les spécialistes notent que les entreprises continuent d'embaucher dans d'autres domaines, notamment pour des postes liés à l'IA et à la cybersécurité. La question centrale reste de savoir si l'IA remplacera des emplois ou si elle modifiera simplement la nature des tâches, tout en étant utilisée comme alibi pour des décisions managériales.

Pour l'instant, le consensus parmi les experts cités est que l'IA est rarement la seule cause des licenciements. Elle s'inscrit dans un contexte de pression économique mondiale, d'attentes des investisseurs, de contraintes budgétaires et de coûts croissants liés à l'infrastructure technologique. Le marché du travail, en phase d'adaptation, devrait trouver un nouvel équilibre, mais les travailleurs sont invités à rester vigilants et à développer des compétences adaptées à un environnement en mutation rapide.