La 24e édition du Dialogue de Shangri-La, qui s'est tenue à Singapour fin mai 2026, a mis en lumière une tendance lourde : l'Asie-Pacifique s'engage résolument dans une politique de réarmement. Organisé chaque année depuis 2002 par l'International Institute for Strategic Studies (IISS), cet événement rassemble des ministres de la Défense, des responsables militaires et des experts en sécurité du monde entier. Plusieurs intervenants ont souligné que la détérioration de l'environnement sécuritaire régional appelle une réponse principalement axée sur le renforcement des capacités militaires.
Un contexte de multiplication des conflits
Avant même l'ouverture du forum, le Premier ministre singapourien Lawrence Wong avait averti que « dans ce monde transformé, la volatilité va augmenter – nous allons faire face à tempête après tempête ». Les faits lui ont donné raison : depuis mai 2025, une brève guerre a opposé l'Inde et le Pakistan. Le conflit entre la Thaïlande et le Cambodge ne s'est achevé qu'en décembre 2025. En février 2026, les affrontements récurrents entre le Pakistan et l'Afghanistan ont connu une nouvelle intensité avec des frappes aériennes pakistanaises. La guerre civile au Myanmar se poursuit, et les tensions dans le golfe de Chine méridionale sont régulières. Taïwan reste une source d'incertitude majeure.
Mais surtout, la rivalité croissante entre Washington et Pékin a constitué le fil rouge des discussions. La montée en puissance rapide de l'armée chinoise modifie l'équilibre des forces dans la région. Dans le rapport annuel de l'IISS, Evan A. Laksmana, chercheur principal pour la sécurité et la défense en Asie du Sud-Est, a résumé la situation : « Les États de la région – qu'ils soient grands, moyens ou petits – ne peuvent échapper à cet environnement sécuritaire qui se détériore. »
Le développement comme complément à la sécurité
Le président vietnamien et secrétaire général du Parti, Tô Lâm, a ouvert la conférence vendredi soir par un discours soulignant que la concurrence entre les États est naturelle, mais qu'elle doit être encadrée. « Le principe fondamental est de gérer les différences dans le cadre d'un système juridique, pour rendre la concurrence limitée, responsable et prévisible. Un ordre régional durable ne peut pas reposer sur une peur constante et une méfiance mutuelle. » Il a également insisté sur le lien étroit entre développement et sécurité : « Pour de nombreux pays, le développement n'est pas une option secondaire après la sécurité. »
Le vice-Premier ministre et ministre de la Défense australien, Richard Marles, a explicitement approuvé cette vision : « La sécurité est totalement liée au développement. Là où il y a prospérité et développement humain, cela contribue en soi à la stabilité et à la paix. Lorsque tout cela est remis en question, on obtient volatilité et instabilité. »
Des budgets militaires en forte hausse
Cependant, la réponse privilégiée au sein du Dialogue de Shangri-La face à la détérioration sécuritaire n'a pas été principalement celle du développement, mais bien celle du réarmement. Selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires en Asie-Pacifique ont augmenté de 8,1 % en 2025 pour atteindre 681 milliards de dollars.
Le secrétaire à la Défense américain, Pete Hegseth, a jugé ce niveau insuffisant. Dans un discours très attendu samedi, il a annoncé que les États-Unis allaient bientôt consacrer 1 500 milliards de dollars à la défense et a invité tous les alliés américains en Asie à investir davantage dans leur propre sécurité. « Un équilibre des forces favorable exige des capacités », a-t-il déclaré, appelant à une augmentation des efforts.
Une dynamique qui interroge
Si les participants ont reconnu l'urgence de renforcer leurs capacités défensives, plusieurs voix se sont élevées pour rappeler que le développement économique et la coopération régionale demeurent des piliers essentiels de la stabilité. Le débat entre priorité au réarmement et maintien d'une approche équilibrée reliant sécurité et prospérité a traversé l'ensemble du forum. La prochaine édition du Dialogue de Shangri-La, en 2027, permettra d'évaluer si cette course aux armements se poursuit ou si des mécanismes de maîtrise des tensions émergent.