Alors que l'Arménie s'apprête à tenir des élections législatives le dimanche 7 juin, les centaines de milliers de personnes ayant fui le Haut-Karabakh après l'offensive militaire azerbaïdjanaise de 2023 vivent une situation précaire et manifestent un profond désenchantement. Ces réfugiés, qui ont tout perdu, peinent à se reconstruire et se sentent délaissés par les autorités politiques, dans un contexte où leur sort semble occuper une place secondaire dans les débats de campagne.
Un exode massif et des conditions de vie difficiles
L'exode des populations arméniennes du Haut-Karabakh a été l'un des événements les plus brutaux de la région ces dernières années. Près de 120 000 personnes ont traversé la frontière en quelques jours, fuyant l'avancée des troupes de Bakou. Arrivés en Arménie, beaucoup ont été hébergés dans des centres d'accueil provisoires, des hôtels ou chez des proches, mais une grande partie vit toujours dans des conditions précaires. À Goris, ville du sud-est du pays située à proximité de l'ancienne enclave, un camp de tentes a été dressé pour accueillir les familles les plus vulnérables.
Les témoignages recueillis sur place décrivent un quotidien marqué par l'incertitude. « On fait comme on peut pour se reconstruire ici, mais c'est très dur », confie une mère de famille. Beaucoup déplorent le manque d'emplois stables, l'accès limité aux soins médicaux et la difficulté de scolariser leurs enfants dans un système éducatif qui n'est pas adapté à leur arrivée massive.
Un sentiment d'abandon politique
À l'approche du scrutin législatif, le ressentiment grandit parmi ces déplacés. Ils estiment que les partis politiques arméniens, qu'ils soient au pouvoir ou dans l'opposition, les ont oubliés. Les promesses de logements et d'aides financières faites après l'exode ne se sont pas concrétisées, et les mesures annoncées par le gouvernement sont jugées insuffisantes. « Nous avons été abandonnés par ceux qui devaient nous protéger », déplore un homme d'affaires qui a perdu son commerce à Stepanakert.
Certains réfugiés expriment même leur intention de ne pas voter, par désillusion ou par protestation. « Les élections ne changeront rien pour nous. On nous promet des montagnes, mais on ne voit jamais rien », explique un jeune homme. D'autres, au contraire, estiment que leur participation est cruciale pour faire entendre leur voix, mais ils peinent à trouver des candidats qui défendent réellement leurs intérêts.
Des enjeux électoraux qui les dépassent
Les principaux sujets de la campagne électorale tournent autour de la sécurité nationale, des relations avec l'Azerbaïdjan et de l'économie, mais les revendications spécifiques des déplacés du Haut-Karabakh sont souvent reléguées au second plan. Les partis d'opposition accusent le gouvernement du Premier ministre Nikol Pachinian de ne pas avoir su anticiper l'offensive de Bakou et de mal gérer la crise des réfugiés. En réponse, l'exécutif met en avant les efforts déployés pour accueillir et héberger les familles, mais ces arguments peinent à convaincre sur le terrain.
Une situation humanitaire toujours tendue
Au-delà des polémiques politiques, la réalité humanitaire reste alarmante. De nombreux réfugiés vivent toujours dans des logements temporaires, sans perspective de logement permanent. Les organisations humanitaires, comme le Comité international de la Croix-Rouge ou l'ONU, ont lancé des appels à l'aide, mais les fonds disponibles sont largement insuffisants. Selon des sources officielles, près de 80 % des déplacés ont exprimé le souhait de retourner au Haut-Karabakh, mais aucune perspective de retour n'est envisageable à court terme en raison du contrôle total de l'Azerbaïdjan sur la région.
Quel avenir pour les déplacés ?
À l'issue du scrutin, le prochain gouvernement devra faire face à un défi de taille : intégrer durablement ces populations tout en maintenant une pression diplomatique pour que leurs droits soient respectés. Pour l'instant, le sentiment général est celui d'une grande marginalisation. « Nous sommes devenus des invisibles », résume un enseignant qui a fui Chouchi. Les semaines à venir diront si les promesses électorales se traduiront enfin par des actes concrets pour ces milliers de personnes en quête de dignité et de stabilité.