L’administration américaine a récemment relancé une initiative énergétique en Bosnie-Herzégovine, qualifiée de « pipelines de la paix » par le président Donald Trump. Ces projets de gazoducs, dont l’objectif affiché est de renforcer la stabilité régionale dans les Balkans, provoquent des remous au sein de l’Union européenne, qui voit d’un mauvais œil cette ingérence dans sa sphère d’influence.

Une stratégie américaine pour les Balkans

Depuis plusieurs mois, des responsables américains multiplient les démarches auprès des autorités bosniennes pour promouvoir la construction de gazoducs reliant le pays à des infrastructures gazières régionales. Selon des sources diplomatiques, ces infrastructures sont présentées par Washington comme un moyen de réduire les tensions ethniques et politiques qui fragmentent la Bosnie-Herzégovine depuis la fin de la guerre en 1995. L’idée sous-jacente est que l’interdépendance énergétique forcerait les différentes communautés – Bosniaques, Serbes et Croates – à coopérer, apaisant ainsi les rivalités.

Le projet phare consiste à connecter le réseau gazier bosnien à un terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) situé sur la côte adriatique, probablement en Croatie, et à un gazoduc venant de Turquie. Des discussions seraient également en cours pour inclure la Serbie voisine, afin de créer un corridor énergétique global dans la région.

Les réactions contrastées à Sarajevo

Sur le terrain, les réactions sont partagées. Les dirigeants de l’entité serbe de Bosnie, la Republika Srpska, dirigée par Milorad Dodik, ont accueilli favorablement l’initiative américaine. M. Dodik a déclaré que ces gazoducs « offrent une perspective de développement économique et de paix durable », tout en soulignant qu’ils pourraient réduire la dépendance de la région vis-à-vis du gaz russe. En revanche, les représentants de la Fédération croato-bosniaque se montrent plus réservés, craignant que le projet ne renforce l’influence de M. Dodik, déjà accusé de séparatisme par Sarajevo et par les Occidentaux.

À Banja Luka, des manifestations ont eu lieu ces dernières semaines, organisées par des groupes citoyens et des ONG environnementales. Les opposants dénoncent un projet « opaque » et « imposé de l’extérieur », sans consultation suffisante des populations locales. « Ces gazoducs ne sont pas une solution magique pour la paix. Ils risquent au contraire d’accentuer les clivages en servant les intérêts de certains dirigeants locaux plus que ceux des citoyens », a affirmé un porte-parole d’un collectif écologiste. Par ailleurs, des inquiétudes persistent quant aux conséquences environnementales et sanitaires des infrastructures gazières dans une région aux écosystèmes fragiles.

L’Union européenne prise au dépourvu

À Bruxelles, cette offensive américaine suscite un malaise évident. L’UE considère traditionnellement les Balkans occidentaux comme sa « chasse gardée » diplomatique et économique, et elle mène depuis des années des négociations d’adhésion avec la Bosnie-Herzégovine. Or, le projet de gazoduc poussé par Washington contourne en partie les mécanismes européens de coordination énergétique.

Des responsables européens ont exprimé leur mécontentement, estimant que cette initiative fait double emploi avec les efforts de l’Union pour diversifier les sources d’approvisionnement en gaz via le corridor gazier méridional. Un diplomate européen a déclaré sous couvert d’anonymat : « Nous ne pouvons pas accepter que des projets énergétiques soient décidés unilatéralement, sans respecter les procédures et les objectifs communs de l’UE. La Bosnie est un pays candidat, et toute infrastructure majeure doit s’intégrer dans le cadre européen. » Certains à Bruxelles y voient également une tentative de Washington de renforcer son influence économique et politique dans une région stratégique, à un moment où les relations transatlantiques sont déjà tendues sur d’autres dossiers, comme le commerce ou la défense.

Un enjeu géopolitique plus large

Au-delà des aspects énergétiques, ce projet s’inscrit dans un contexte géopolitique plus vaste. La guerre en Ukraine a rebattu les cartes : l’Europe cherche à réduire sa dépendance au gaz russe, tandis que les États-Unis ambitionnent de devenir un fournisseur majeur de GNL sur le marché mondial. Les Balkans, carrefour entre l’Europe, la Russie et le Moyen-Orient, deviennent un théâtre clé de cette compétition.

Par ailleurs, la Russie, via Gazprom, conserve des intérêts dans la région, notamment en Republika Srpska, où une partie de l’opinion reste favorable à Moscou. Le projet américain pourrait ainsi exacerber les rivalités entre puissances. Certains analystes estiment que l’UE doit réagir rapidement pour ne pas perdre la main. « Soit Bruxelles propose une alternative crédible et inclusive, soit elle laisse Washington dicter sa loi dans les Balkans », a résumé un expert en géopolitique énergétique.

Quelles suites possibles ?

Pour l’heure, aucune date de début des travaux n’a été annoncée. Le gouvernement bosnien, paralysé par les blocages politiques entre entités, n’a pas encore pris de décision formelle. L’Union européenne, de son côté, a indiqué qu’elle examinerait le projet à la lumière de ses propres règles en matière d’environnement et de concurrence, et qu’elle n’hésiterait pas à s’y opposer s’il ne respecte pas les critères européens. Les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’avenir de ces gazoducs, qui cristallisent déjà les ambitions et les craintes autour de la paix et de la souveraineté énergétique d’un pays toujours fragilisé par son passé.