Dans les ruelles de Gaza et les campements de l'enclave, l'explosion de joie a été aussi soudaine que collective. Alors que les supporters argentins dominaient dans les gradins du stade, une majorité écrasante d'habitants de Gaza avait choisi son camp bien avant le coup d'envoi : celui de l'Espagne. La raison tient moins au jeu des joueurs qu'à une décision politique. Madrid a en effet reconnu l'État de Palestine au printemps 2024, un geste diplomatique qui a profondément marqué les esprits palestiniens.

Des milliers de personnes se sont rassemblées dans les cafés, les places publiques et devant les écrans installés un peu partout dans la bande de Gaza pour suivre la finale. Les célébrations ont duré toute la nuit, mêlant chants, drapeaux espagnols hissés aux côtés des étendards palestiniens, et cris de « ¡Viva España! ». Dans la ville de Gaza, à Khan Younès et à Rafah, des témoins ont décrit une ambiance de fête rare, où le football a offert quelques heures d'évasion à une population éprouvée par des mois de guerre.

Un choix politique et affectif

Pour de nombreux Palestiniens, soutenir l'Espagne n'était pas qu'une affaire de sport. C'était un acte de solidarité inversée. « L'Espagne a montré qu'elle était avec nous, alors nous sommes avec elle », a confié un enseignant de Gaza City à plusieurs témoins. Ce sentiment a été largement partagé sur les réseaux sociaux et dans les conversations. La finale opposait une nation perçue comme amie à une autre, l'Argentine, dont les liens avec Israël sont souvent soulignés par les habitants de l'enclave. Le choix de camp s'est ainsi imposé naturellement.

Ce phénomène ne s'est pas limité à Gaza. Dans les villes de Cisjordanie occupée, à Ramallah, Hébron ou Naplouse, des milliers de personnes ont également manifesté leur joie après le coup de sifflet final. Les drapeaux espagnols ont fleuri sur les toits et les balcons. Sur la place de la Mairie à Ramallah, des rassemblements improvisés ont mêlé familles, enfants et personnes âgées, scandant le nom de l'équipe victorieuse.

Une ambiance contrastée à Madrid

De l'autre côté de la Méditerranée, la fête était aussi immense, mais plus bigarrée. Dans le quartier de Chamberí à Madrid, autour de la place Olavide, des milliers de supporters ont célébré le titre jusqu'à l'aube. La présence argentine y était notable : les maillots de Lionel Messi, idole du FC Barcelone et désormais citoyen espagnol de cœur pour beaucoup, étaient visibles dans la foule. Plus de 400 000 Argentins résident en Espagne, ce qui a donné à cette finale une dimension particulière, presque familiale, dans les bars madrilènes.

Un répit dans un quotidien de guerre

Pour les Gazaouis, ce moment de liesse a eu une saveur particulière. Vivant sous les bombardements, dans des conditions humanitaires catastrophiques, avec des centaines de milliers de déplacés, la population a saisi cette occasion pour oublier, quelques heures, le fracas des armes. « Pendant quatre-vingt-dix minutes, nous n'avons pas pensé à la guerre, juste au ballon », a raconté un jeune homme de Beit Lahia, cité par plusieurs témoins oculaires. La guerre, qui a débuté en octobre 2023, a déjà fait des dizaines de milliers de morts et dévasté l'essentiel des infrastructures civiles.

Dans les camps de réfugiés comme à Jabaliya, où les destructions sont massives, des écrans avaient été branchés sur des batteries solaires pour permettre à tous de suivre le match. Les scènes de joie ont contrasté avec le paysage de ruines alentour. Pour les organisations humanitaires, cet épisode illustre le besoin vital de la population de retrouver des moments de normalité, même fugaces.

Un symbole qui dépasse le sport

La victoire de l'Espagne a ainsi pris une dimension politique et affective mondiale. Un éditorialiste madrilène a écrit que « cette Coupe du monde appartient à des millions de personnes à travers le monde, de Gaza à l'Amérique latine ». Le succès de la Roja, forgé par un collectif uni et un jeu offensif, a été célébré bien au-delà des frontières espagnoles. Pour les Palestiniens, il a représenté une revanche symbolique : celle d'un petit pays reconnu par une grande nation sportive, contre une Argentine associée au camp adverse. Une revanche pacifique, sur un terrain de football, qui a offert un court répit à un peuple meurtri.