Une enquête menée auprès d’entreprises chinoises révèle un mouvement significatif d’abandon des processeurs de Nvidia au profit de fournisseurs locaux d’intelligence artificielle. Ce basculement, observé ces derniers mois, s’inscrit dans une stratégie plus large de Pékin visant à renforcer l’autonomie technologique du pays, même si cela implique d’utiliser des composants moins performants.
Des prévisions de croissance spectaculaires pour les alternatives chinoises
Deux des principaux concepteurs de puces chinois, Moore Threads Technology et Hygon Information Technology, ont publié des prévisions de revenus semestrielles qui confirment cette tendance. Moore Threads, une start-up spécialisée dans les unités de traitement graphique (GPU) basée à Pékin, a annoncé dans un document déposé auprès de la Bourse de Shanghai, le 16 juillet, tabler sur une hausse de son chiffre d’affaires au premier semestre 2026 comprise entre 135,1 % et 149,4 % par rapport à l’année précédente, soit une fourchette de 1,65 à 1,75 milliard de yuans (environ 243 à 258 millions de dollars). La société, qui a fait son entrée en décembre sur le Star Market de Shanghai – la place boursière dédiée aux technologies –, attribue cette envolée à la demande robuste pour ses GPU polyvalents et au déploiement rapide de ses clusters de calcul Kua’e dédiés à l’IA.
De son côté, Hygon Information Technology, qui conçoit des unités centrales (CPU) et des unités de calcul profond – des cartes accélératrices spécifiques à l’IA –, a indiqué anticiper une progression de son chiffre d’affaires semestriel de 55,6 % à 70,2 %, pour un montant compris entre 8,5 et 9,3 milliards de yuans. Ces chiffres illustrent l’appétit des entreprises chinoises pour les infrastructures de calcul nécessaires à la course mondiale à l’intelligence artificielle.
Les performances des puces locales mises en avant
Moore Threads a également mis en avant son GPU phare, le MTT S5000, désormais en production de masse. La société affirme que son efficacité de calcul est comparable à celle des meilleurs standards internationaux. Ce positionnement vise directement à combler le vide laissé par les restrictions à l’exportation américaines, qui limitent l’accès de la Chine aux puces les plus avancées de Nvidia.
Un contexte politique ambivalent
Les décisions des autorités chinoises et américaines ont rendu le paysage des semi-conducteurs particulièrement complexe. À la fin de l’année précédente, l’administration américaine avait annoncé un assouplissement des contrôles sur les exportations de puces vers la Chine, autorisant Nvidia à vendre son processeur H200 à certaines entreprises chinoises approuvées. Cette décision avait suscité des inquiétudes parmi les parlementaires américains, qui y voyaient un sacrifice de la sécurité nationale et de l’avance des États-Unis dans l’IA au profit d’un accord commercial avec le dirigeant chinois Xi Jinping.
Cependant, Pékin a rapidement contrecarré cette ouverture en imposant sa propre interdiction sur les commandes du H200. Si les autorités ont récemment permis à certaines entreprises d’acquérir ces puces, elles ont pris soin d’en limiter l’approvisionnement. La préférence officielle reste claire : les entreprises chinoises doivent utiliser des circuits intégrés locaux, même s’ils sont moins performants. Parallèlement, de petites quantités de puces Nvidia destinées à l’IA ont bien été expédiées vers la Chine sous licence américaine, mais ces volumes restent marginaux.
Une stratégie d’isolement technologique aux conséquences incertaines
Ce mouvement s’inscrit dans une volonté plus large des dirigeants chinois de déconnecter le secteur technologique du pays du reste du monde. L’objectif affiché est de promouvoir des technologies conçues dans les laboratoires chinois et fabriquées à partir de chaînes d’approvisionnement locales. Cette approche a déjà porté ses fruits dans des secteurs comme celui des véhicules électriques, dont de nombreux modèles circulent en Europe, ou avec des modèles d’IA comme DeepSeek et Z.ai, qui inquiètent la Silicon Valley.
Pourtant, l’isolement croissant de la Chine comporte des risques. En se privant des meilleures technologies mondiales, le pays pourrait freiner l’innovation dans des secteurs véritablement globaux comme l’intelligence artificielle. L’ascension industrielle de la Chine dans les années 1980 et 1990 doit beaucoup à son ouverture aux technologies étrangères et à sa participation au commerce mondial. La construction du « Grand Pare-feu » a ensuite coupé le pays des plateformes internet mondiales, laissant émerger des géants comme Baidu et Tencent, mais ces derniers n’ont jamais vraiment rivalisé sur la scène internationale avec Meta ou Alphabet. Seule l’application TikTok a connu un succès mondial notable.
Les enquêtes et les chiffres de croissance des entreprises locales confirment donc un virage pragmatique forcé par les contraintes géopolitiques. Mais la question demeure : cette substitution par le bas permettra-t-elle à la Chine de conserver une place dans la course à l’IA, ou la condamnera-t-elle à un retard compétitif durable ? Les prochains trimestres diront si les promesses des GPU chinois se concrétisent à l’échelle des exigences mondiales.