La publication, vendredi 26 juin, d’un rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) jette une lumière crue sur les dérives de l’enseignement supérieur privé lucratif en France. Les inspections, saisies après les révélations contenues dans l’ouvrage « Le Cube » de la journaliste Claire Marchal, ont passé au crible les pratiques de groupes majeurs du secteur, comme Galileo Global Education et le Collège de Paris, et livrent un diagnostic sévère.
Le rapport pointe « un constat préoccupant » : la qualité d’un grand nombre de formations dispensées est jugée « insuffisante », les pouvoirs publics « ne disposent d’aucune vision d’ensemble du secteur » et les dispositifs d’évaluation et de contrôle présentent « des défaillances significatives ». Selon les inspecteurs, ces lacunes exposent une partie des 400 000 étudiants du privé lucratif — soit environ 15 % des effectifs de l’enseignement supérieur — à des risques multiples : « vitrine commerciale trompeuse, lacunes pédagogiques, promesses d’insertion non tenues, vie étudiante réduite au minimum ».
Des pratiques commerciales contestées et des difficultés financières
Le document met en lumière des pratiques commerciales agressives : frais de réservation non remboursables, classes surchargées, réduction du nombre d’heures de cours et une course au rendement au détriment de la qualité pédagogique. La mission souligne également la fragilité financière de certains établissements. « Cette dynamique de croissance s’est accompagnée d’un recours important à l’endettement, qui, combiné à l’exigence de rentabilité, conduit les écoles à devoir générer chaque année une trésorerie suffisante pour assurer la soutenabilité du modèle », écrivent les inspections. Elles ajoutent que « les niveaux de dette observés exposent aussi certains groupes à des fragilités financières accrues ».
De fait, plusieurs groupes connaissent déjà des difficultés. Talis Education et le Collège de Paris sont entrés en procédure de sauvegarde. La liquidation judiciaire de Digital College, une école de communication appartenant au Collège de Paris, a récemment été prononcée. Dans un entretien accordé aux Échos, le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a fait part de son indignation face aux dérives de cet établissement. « La priorité des dirigeants de l’établissement, ce n’était pas les étudiants, c’étaient les cartes Pokémon – pour un total de 500 000 euros ! Il faut arrêter avec ce genre de comportements inadmissibles et inacceptables », a-t-il déclaré.
32 recommandations pour encadrer un secteur en pleine croissance
Pour remédier à ces problèmes, le rapport formule 32 recommandations. Il préconise notamment d’exiger des groupes présentant un « risque systémique » en cas de fermeture la présentation d’un plan garantissant la poursuite d’études des étudiants. Il propose également d’interdire les labels « bachelor » et « mastère », sources de confusion avec les diplômes nationaux, et d’assurer la transparence des résultats d’insertion professionnelle des diplômés.
Le ministre Philippe Baptiste s’est dit « globalement favorable » à ces préconisations, qui rejoignent en partie le projet de loi de régulation du secteur, adopté en première lecture au Sénat le 1er juin. « Je suis convaincu que d’autres abus existent, a-t-il ajouté. Face à ceux qui font du profit sur le dos des jeunes, il faut de la régulation. » Il a également promis de « traquer les voyous en col blanc qui arnaquent les étudiants ». Le texte de loi devrait être examiné à l’Assemblée nationale en septembre, une perspective que la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, soutient également.
Un projet de loi attendu pour renforcer les contrôles
Au-delà du rapport, l’exécutif entend accélérer le calendrier législatif. Le projet de loi, qui vise à mieux encadrer un secteur où une année de scolarité peut atteindre 10 000 euros, doit permettre de renforcer les pouvoirs de contrôle de l’État et de protéger les étudiants. Le ministre a souligné que les recommandations du rapport viendraient enrichir ce texte.
Les inspections rappellent que ce secteur, en pleine expansion, repose sur un modèle économique souvent fragile, où l’endettement élevé et l’exigence de rentabilité immédiate peuvent conduire à des choix préjudiciables à la qualité de l’enseignement. Le rapport appelle à une régulation plus stricte pour éviter que d’autres établissements ne soient contraints de fermer leurs portes, laissant des milliers d’étudiants sans solution.