Ancienne directrice générale d’Eutelsat et auteure de l’ouvrage « Pour un réveil spatial européen », Eva Berneke a livré le 9 juin une analyse sans détour sur la position de l’Europe dans la conquête de l’espace. Selon elle, l’Union européenne doit viser le statut de superpuissance spatiale, faute de quoi elle risquerait de perdre toute influence stratégique et économique dans un secteur devenu central pour la souveraineté, la défense et l’innovation.
Un constat de décrochage face aux géants américain et chinois
Eva Berneke dépeint une Europe qui, malgré des atouts indéniables – comme le lanceur Ariane ou le programme Galileo –, accumule les retards structurels par rapport aux États-Unis et à la Chine. Les budgets alloués au spatial sur le Vieux Continent restent très inférieurs à ceux de la Nasa ou de l’Agence spatiale chinoise, et l’écosystème des start-up du New Space peine à émerger avec la même vigueur qu’outre-Atlantique. « Nous avons des compétences, mais nous les dispersons dans des programmes nationaux qui ne parviennent pas à atteindre la masse critique nécessaire », résume-t-elle.
L’ancienne dirigeante d’Eutelsat pointe également le manque de coordination entre les États membres de l’Union européenne. Là où Washington et Pékin mènent des stratégies globales et cohérentes, Bruxelles et les capitales européennes multiplient les initiatives redondantes. Cette fragmentation nuit à la compétitivité des industriels européens, qui doivent composer avec des réglementations et des priorités divergentes.
Des enjeux de souveraineté et de sécurité
Au-delà de la compétition économique, Eva Berneke insiste sur la dimension géopolitique du spatial. Les satellites assurent aujourd’hui des fonctions critiques : télécommunications, observation de la Terre, navigation, renseignement militaire. Dépendre de fournisseurs extra-européens pour ces services expose l’Union à des vulnérabilités stratégiques. « L’autonomie d’accès à l’espace et la maîtrise des infrastructures orbitales sont des questions de souveraineté nationale et européenne », affirme-t-elle.
Elle rappelle que les États-Unis et la Chine ont déjà intégré le spatial dans leur doctrine de défense et de puissance, avec des agences disposant de moyens financiers et humains sans commune mesure avec ceux de l’Agence spatiale européenne. Pour l’ancienne directrice générale d’Eutelsat, l’Europe doit donc impérativement augmenter ses investissements, à la fois publics et privés, et adopter une approche plus intégrée de sa politique spatiale.
Un appel à l’action politique et industrielle
Eva Berneke ne se contente pas de dresser un tableau critique : elle formule des propositions concrètes. Elle préconise la création d’un fonds européen dédié au spatial, abondé par le budget communautaire et par des contributions nationales, afin de financer des projets d’envergure. Elle suggère aussi de simplifier le cadre réglementaire pour favoriser les partenariats public-privé et accélérer le développement des start-up du secteur.
Sur le plan industriel, elle appelle à une consolidation des acteurs européens pour former des champions capables de rivaliser avec SpaceX ou les groupes chinois. « Il ne s’agit pas de tout nationaliser, mais de donner aux entreprises les moyens de grandir et d’exporter », explique-t-elle. Elle cite en exemple le succès du programme Copernicus, qui a démontré ce que l’Europe peut accomplir lorsqu’elle mutualise ses efforts.
Le livre « Pour un réveil spatial européen » comme manifeste
L’ouvrage publié par Eva Berneke sous le titre « Pour un réveil spatial européen » développe ces thèses de manière plus approfondie. Il se veut un manifeste destiné aux décideurs politiques, aux industriels et au grand public. L’ancienne dirigeante y raconte son expérience à la tête d’Eutelsat, l’un des plus grands opérateurs de satellites au monde, pour illustrer les forces et les faiblesses du secteur spatial européen.
Elle y défend l’idée que l’Europe dispose encore d’une fenêtre d’opportunité pour rattraper son retard, à condition d’agir rapidement et collectivement. « Dans cinq ou dix ans, il sera trop tard. Les investissements que nous faisons aujourd’hui détermineront notre place dans l’espace pour les décennies à venir », avertit-elle.
Un débat déjà engagé au niveau européen
Les déclarations d’Eva Berneke interviennent alors que plusieurs capitales européennes et la Commission réfléchissent à une nouvelle feuille de route spatiale. Des discussions sont en cours sur le futur des lanceurs européens, sur le renforcement des capacités de défense par satellite et sur le rôle de l’Union dans les futures missions d’exploration. Le plaidoyer de l’ancienne dirigeante d’Eutelsat pourrait alimenter ces réflexions et peser dans les arbitrages budgétaires à venir.
En attendant, l’Europe spatiale continue de faire face à des défis immédiats : le retard d’Ariane 6, la concurrence des constellations de satellites en orbite basse ou encore la dépendance technologique pour certains composants critiques. Le message d’Eva Berneke, prononcé depuis le plateau de l’émission Tech and Co, résonne comme un signal d’alarme pour les responsables politiques et économiques du continent.