Le Festival d'Avignon fait une nouvelle fois vibrer ses murs avec «Everything Must Go», une création du collectif britannique Forced Entertainment qui ne laisse personne indifférent. Présenté sous la forme d'une boucle infernale, ce spectacle met en scène six interprètes évoluant dans un décor de fin du monde, où l'intelligence artificielle générative a littéralement dévoré l'avenir. Loin des récits linéaires, la pièce impose un rythme répétitif et obsessionnel, suscitant autant d'enthousiasme que de rejet.

Forced Entertainment, collectif culte fondé à Sheffield au début des années 1980, n'en est pas à son premier coup d'éclat. Avec «Everything Must Go», il pousse sa logique de déconstruction théâtrale à l'extrême. Les six comédiens déroulent une série de saynètes saccadées, comme autant d'instantanés d'un monde qui s'effondre. Le titre, qui signifie «Tout doit disparaître», annonce la couleur : ici, rien ne tient, tout se défait, et le public est invité à assister à cette lente agonie sans complaisance.

Une forme qui divise

Certains spectateurs sortent de la salle enthousiasmés par cette proposition radicale, y voyant une critique acerbe de notre époque, où l'IA générative remplace la pensée humaine et où les récits se fragmentent. D'autres, au contraire, déplorent un ennui profond, une «science-fiction décatie» qui ne parvient pas à renouveler le genre. La critique est tout aussi partagée : si l'on reconnaît la maîtrise scénique du collectif, l'absence de progression narrative et la répétition des motifs fatiguent une partie du public.

L'ambiance sonore et les lumières, volontairement austères, renforcent le sentiment de huis clos. Les acteurs, tantôt mutiques, tantôt débitant des textes absurdes, créent un décalage permanent. Le spectateur est pris dans une boucle temporelle où passé, présent et futur se confondent, sans jamais trouver d'issue. Certains y voient une métaphore de notre incapacité à échapper aux crises contemporaines ; d'autres, un exercice de style vain.

Un théâtre de l'épuisement

Forced Entertainment assume pleinement ce parti pris. La durée du spectacle, volontairement étirée, met à l'épreuve l'attention. Il s'agit moins de raconter une histoire que d'éprouver une sensation : celle d'une fin de partie dont on ne sortira pas indemne. Les dialogues, souvent réduits à des bribes, laissent une large place aux silences et aux gestes mécaniques. Les comédiens, vêtus de costumes hétéroclites, semblent eux-mêmes des survivants d'une catastrophe déjà advenue.

Le choix de l'esthétique «science-fiction décatie» n'est pas anodin : il renvoie à une culture pop épuisée, aux images rabâchées d'un futur sans horizon. En cela, «Everything Must Go» s'inscrit dans une réflexion plus large sur la fatigue des formes et l'épuisement des ressources narratives. Le collectif invite à repenser le théâtre comme un lieu de résistance à la production effrénée de sens.

Un écho au monde contemporain

Au-delà de la polémique sur sa qualité, la pièce fait écho à des questions brûlantes : l'impact de l'intelligence artificielle sur la création, l'effondrement écologique et social, la perte de repères. Si certains jugent le propos confus ou trop abstrait, d'autres y voient une lucidité désespérée. Le Festival d'Avignon, connu pour accueillir des œuvres dérangeantes, offre ici une plateforme idéale à une expérience théâtrale qui refuse les compromis.

«Everything Must Go» restera sans doute comme l'un des spectacles les plus discutés de cette édition. Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, il ne laisse personne indemne. Et c'est peut-être là sa plus grande force : provoquer le débat, bousculer les certitudes, et rappeler que le théâtre peut encore être un espace de friction et d'inconfort.