Une opposition qui monte en puissance

L'essor fulgurant de l'intelligence artificielle, porté par des investissements colossaux estimés à 1 000 milliards de dollars sur les deux dernières années, se heurte à une contestation grandissante. Aux États-Unis, mais aussi au Japon et en Europe, des collectivités locales, des associations de riverains et des parlementaires s'élèvent contre la prolifération des centres de données, ces infrastructures énergivores qui constituent le socle matériel de l'IA. Cette fronde, si elle venait à s'amplifier, pourrait compromettre la dynamique d'innovation et de croissance du secteur.

Le cas emblématique de l'État de New York

L'exemple le plus frappant de cette opposition institutionnelle est sans doute celui de l'État de New York. Les parlementaires d'Albany ont récemment adopté un texte de loi qui, s'il est promulgué par la gouverneure Kathy Hochul, instaurerait le premier moratoire à l'échelle d'un État sur la construction de nouveaux centres de données de grande taille. Les partisans de cette mesure la présentent comme une réponse nécessaire à la hausse des prix de l'électricité et à la pression exercée sur le réseau électrique par ces installations. Pour ses détracteurs, ce moratoire représente un frein supplémentaire à la compétitivité économique de l'État, déjà fragilisée par une fiscalité élevée et une régulation contraignante. La capacité de calcul, ou « compute », est en effet présentée par de nombreux experts, dont le dirigeant d'OpenAI, Sam Altman, comme « la monnaie du futur » et le fondement physique du développement de l'IA. Les États-Unis, qui contrôlent 74 % de la capacité mondiale de calcul haut de gamme, ont tout intérêt à ne pas entraver son déploiement, selon une analyse de la Réserve fédérale publiée en octobre dernier.

Un bilan environnemental sous-estimé

Au-delà de la seule consommation électrique, la question de l'eau utilisée par les centres de données cristallise les inquiétudes. Une analyse du Laboratoire national Lawrence Berkeley réalisée en 2024 estime que la consommation d'eau indirecte des centres de données, c'est-à-dire celle utilisée par les centrales électriques qui les alimentent, serait historiquement environ douze fois supérieure à leur consommation directe. Pourtant, les géants de la technologie comme Microsoft, Google ou Amazon ne reportent pas systématiquement cette donnée dans leurs bilans de développement durable. Seule Meta intègre à ses rapports la consommation d'eau des centrales électriques qui lui fournissent son électricité. Google, dans son dernier rapport environnemental publié en 2025, a indiqué avoir consommé 10,9 milliards de gallons d'eau, soit une augmentation de 34 % par rapport à l'année précédente, presque exclusivement pour le refroidissement de ses centres de données. Aucune loi n'oblige ces entreprises à divulguer la totalité de leur empreinte hydrique, directe et indirecte. Selon les experts, ces prélèvements massifs pourraient exacerber les tensions régionales autour de cette ressource de plus en plus rare.

Les aléas climatiques, un nouveau défi

Paradoxalement, les centres de données, qui contribuent au changement climatique par leur forte consommation énergétique, en subissent eux-mêmes les conséquences. Les vagues de chaleur extrême et les phénomènes météorologiques violents mettent sous pression ces infrastructures, dont les puces électroniques doivent impérativement rester à basse température pour fonctionner. Le cabinet d'assurance Zurich a ainsi indiqué que les conditions météorologiques extrêmes sont devenues la première cause de sinistres dans son portefeuille de risques liés à la construction de centres de données aux États-Unis. Face à ce constat, les opérateurs cherchent à adapter leurs installations pour les rendre plus résilientes et plus efficaces sur le plan énergétique.

Un mouvement qui s'étend à l'international

Cette contestation ne se limite pas aux États-Unis. Au Japon, l'engouement pour l'IA a entraîné une multiplication des projets de centres de données, souvent situés en zone urbaine, suscitant l'opposition des riverains. Dans la ville d'Inzai, dans la préfecture de Chiba, des habitants comme Erin et Munekazu Tanikawa dénoncent la construction d'un bâtiment de 52 mètres de haut qui dominera leur quartier. L'Europe, qui ne dispose que de 4,8 % de la capacité mondiale de calcul, n'est pas en reste, avec des préoccupations similaires sur l'impact environnemental et énergétique de ces infrastructures.

Des investissements colossaux menacés

La conjonction de ces facteurs – opposition réglementaire, préoccupations environnementales et risques climatiques – représente une menace sérieuse pour le boom de l'IA. Les investissements massifs, estimés à 1 000 milliards de dollars, pourraient être freinés si les conditions d'implantation et d'exploitation des centres de données devenaient trop contraignantes. La question centrale pour les décideurs politiques et les industriels est de savoir comment concilier la nécessaire transition numérique et le développement de l'IA avec les impératifs de durabilité et d'acceptabilité sociale.