Un non clair à l'automatisation

L'un des deux cofondateurs de Wikipédia a affirmé, lors d'une intervention rendue publique lundi, que l'encyclopédie en ligne n'intégrerait pas l'intelligence artificielle dans la rédaction ou la révision de ses articles. Cette position ferme vise à préserver le principe fondateur de l'encyclopédie : une construction collective, vérifiée par des contributeurs humains. Alors que des outils conversationnels comme ChatGPT ou des moteurs de recherche augmentés (tels que Bing AI ou Google Bard) proposent désormais des réponses synthétiques directement puisées dans les données disponibles — y compris sur Wikipédia — le site est paradoxalement victime de son succès : sa fréquentation diminue, car les internautes consomment ses informations sans s'y rendre. Selon des données récentes, la consultation de l'encyclopédie accuse une baisse de plusieurs points, les visiteurs privilégiant des interfaces qui lui empruntent son contenu sans le mentionner toujours clairement.

Un modèle bousculé par la révolution générative

L'encyclopédie collaborative repose sur un travail bénévole considérable : des centaines de milliers de contributeurs rédigent, corrigent et sourcent les articles. L'arrivée des intelligences artificielles génératives — capables de produire des textes fluides à partir de vastes corpus — a ouvert une nouvelle ère. Plusieurs projets d'encyclopédies automatisées, concurrents directs, ont vu le jour. Face à cette évolution, la direction de Wikipédia a choisi de ne pas emprunter cette voie. Les raisons invoquées sont multiples : d'une part, les IA sont sujettes à des « hallucinations » (fabrication d'informations fausses) et ne garantissent pas la fiabilité des sources ; d'autre part, leur adoption mettrait en péril la gouvernance communautaire qui fait la spécificité du projet. « Nous ne voulons pas d'articles générés par une machine sans supervision humaine », a expliqué l'un des fondateurs, rappelant que la transparence et la traçabilité sont au cœur du contrat de confiance avec les lecteurs.

Une fréquentation en berne malgré une notoriété intacte

Malgré une notoriété mondiale et une place de choix dans les résultats de recherche, l'encyclopédie enregistre un recul du trafic direct. Des études de trafic web montrent que le nombre de pages vues sur le domaine a baissé de plusieurs pourcents sur un an. Ce déclin est attribué à la montée des assistants vocaux, des résumés générés par IA et des moteurs de réponse instantanée, qui évitent aux utilisateurs de cliquer vers le site source. Pour contrer cette tendance, la fondation Wikimedia a renforcé sa politique de référencement et multiplié les partenariats avec des institutions éducatives et culturelles. Elle mise également sur des fonctionnalités comme la lecture audio des articles ou des résumés visuels, destinées à capter un public plus jeune, sans recourir à l'automatisation de la rédaction.

Une adaptation prudente

Toutefois, Wikipédia ne rejette pas totalement l'IA. Certains outils d'intelligence artificielle sont utilisés en interne pour détecter le vandalisme, repérer les doublons ou faciliter la traduction automatique d'articles entre langues. Ces usages restent strictement limités à des tâches auxiliaires et ne remplacent jamais la validation humaine. La fondation a également lancé des expérimentations — notamment via l'outil « Abstract Wikipedia » — visant à générer des résumés factuels à partir de données structurées, mais toujours avec un contrôle éditorial humain. Le cofondateur a insisté sur la nécessité de ne pas sacrifier la qualité à la rapidité : « Si nous devions choisir entre vitesse et fiabilité, nous resterions du côté de la fiabilité. »

Un équilibre fragile face à la concurrence

La stratégie de rupture choisie par Wikipédia n'est pas sans risques. Alors que des projets concurrents — comme Everipedia, soutenu par la blockchain, ou des encyclopédies privées utilisant l'IA — gagnent en visibilité, l'encyclopédie libre doit convaincre à la fois ses contributeurs et ses lecteurs de la pertinence de son approche. La chute de fréquentation, si elle se confirme, pourrait réduire les dons qui assurent son financement (la fondation Wikimedia est à but non lucratif et fonctionne principalement grâce aux donations). À ce jour, la plateforme reste l'une des plus consultées au monde, avec plusieurs milliards de visites mensuelles. Mais la pression des intelligences artificielles, qui puisent massivement dans ses données sans contribuer à son modèle économique, constitue une menace existentielle. La décision d'exclure l'IA de l'édition des articles est donc autant un choix éthique qu'un pari industriel.