La question de la contribution fiscale des grandes fortunes agite à nouveau le débat public français. Plusieurs voies sont aujourd’hui sur la table, portées par des acteurs différents : un rapport parlementaire, une initiative portée par une poignée d’entrepreneurs, et une proposition alternative d’économistes. Derrière le slogan « faire payer les riches », se dessinent des approches techniques divergentes mais aussi des objectifs distincts : équité contributive et limitation du pouvoir économique des plus fortunés.

Un rapport parlementaire écarte les solutions de gauche

Menée par les députés Charles de Courson (LIOT) et Jean-Paul Matteï (Modem), une mission d’enquête parlementaire s’est penchée sur l’imposition des plus hauts patrimoines et des revenus les plus élevés. Ses conclusions, publiées récemment, balaient les propositions habituelles de la gauche – comme le rétablissement de l’ISF ou la « taxe Zucman » – tout en proposant un plan concret pour limiter l’optimisation fiscale.

Le rapport révèle un constat saisissant : parmi les cinquante plus grandes fortunes immobilières de France, certaines ne paient pas d’impôt sur la fortune immobilière (IFI) en toute légalité. Charles de Courson s’en est dit « étonné » après avoir consulté les déclarations anonymisées de ces cinquante foyers, qui possèdent en moyenne 100 millions d’euros d’actifs immobiliers. La moitié d’entre eux bénéficie du mécanisme de plafonnement de l’IFI, qui limite le cumul de cet impôt avec l’impôt sur le revenu à 75 % du revenu imposable. Résultat : leur IFI est réduit de 87 % en moyenne, et une « petite minorité » voit même son impôt ramené à zéro.

Pour lutter contre ces montages, les deux députés proposent plusieurs mesures techniques, notamment un renforcement des obligations déclaratives et une révision des règles de plafonnement. Leurs propositions sont jugées timorées par la gauche, qui réclame des réformes plus radicales, et délétères par le monde économique, qui redoute un alourdissement de la pression fiscale.

Des entrepreneurs plaident pour la taxe Zucman

En parallèle, une initiative soutenue par plusieurs entrepreneurs français remet sur le devant de la scène la « taxe Zucman », du nom de l’économiste Gabriel Zucman. Cet impôt plancher assis sur le patrimoine vise à imposer les super-riches à un taux minimal, afin de corriger la dégressivité de la fiscalité constatée à partir du premier millième de revenu économique.

Parmi les défenseurs de cette mesure, Maxime Kurkdjian, ancien fondateur de la société d’hébergement web Oxalide, a témoigné de son engagement. Après avoir touché plusieurs dizaines de millions d’euros lors de la vente de son entreprise en 2017, il a éprouvé un « inconfort moral » et a créé un fonds pour la démocratie ainsi qu’un autre dédié à la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale. « Une injustice fiscale aussi importante est une entrave à la démocratie », explique-t-il, rejoignant ainsi l’appel à une contribution accrue des plus fortunés.

Une piste alternative : taxer les plus-values certains

L’économiste Guillaume Allègre, dans une tribune récente, se montre pourtant critique envers la taxe Zucman. Avec son confrère Xavier Timbeau, il propose une autre voie : l’imposition des revenus économiques lorsqu’ils sont certains, c’est-à-dire des plus-values dès lors qu’elles deviennent réalisées – vente, donation, succession, sortie du territoire, mise en collatéral – pour éviter le report éternel de l’imposition.

Selon Allègre, le système actuel exonère une grande partie des plus-values (résidence principale, abattements pour durée de détention, effacement lors des transmissions). Taxer toutes les plus-values à un taux de 30 % pourrait rapporter jusqu’à 60 milliards d’euros, soit l’équivalent de 1,8 point de PIB, ce qui représenterait trois fois le rendement attendu de la taxe Zucman. « Cette proposition répond à la fois à la dégressivité de l’impôt et à l’équité interindividuelle », affirme-t-il.

L’économiste reconnaît toutefois que la fiscalité n’est pas le meilleur outil pour réduire le pouvoir des milliardaires. « Si l’objectif final est d’exproprier les milliardaires, mieux vaut discuter de moyens plus directs », écrit-il, tout en appelant à davantage de transparence sur les algorithmes des réseaux sociaux et à la création de médias indépendants.

Des objectifs divergents, un débat loin d’être clos

Ces différentes propositions illustrent la complexité du sujet. D’un côté, le rapport parlementaire privilégie des ajustements techniques plutôt qu’une refonte en profondeur. De l’autre, la taxe Zucman séduit par sa simplicité mais se heurte à des objections pratiques – valorisation incertaine du patrimoine, risque de fuite des capitaux. Enfin, la piste de la taxation des plus-values, plus efficace sur le plan des recettes, n’empêche pas la concentration des richesses à court terme.

Les travaux de l’Institut des politiques publiques (IPP) ont montré que la fiscalité française devient dégressive à partir du premier millième de revenu économique : les 20 000 foyers les plus riches paient proportionnellement moins d’impôts que ceux qui gagnent moins. Ce constat partagé ne fait pas consensus sur les remèdes. Alors que le gouvernement doit préparer le budget 2027 dans un contexte de finances publiques tendues, le débat sur la justice fiscale devrait s’intensifier dans les prochains mois.