Un concept moderne, une aspiration ancienne

L’autonomie est souvent présentée comme une valeur cardinale des sociétés contemporaines, mais son histoire est plus nuancée qu’il n’y paraît. Pour l’historien du handicap Gildas Brégain, le terme lui-même est d’apparition récente dans le débat public et les politiques sociales. Pourtant, il souligne que l’aspiration à disposer de sa propre vie, à prendre ses décisions et à ne pas dépendre entièrement d’autrui traverse les époques.

Dans un entretien consacré à ce sujet, le chercheur explique que le mot « autonomie » a émergé dans le champ du handicap à partir des années 1970, porté par les mouvements de défense des droits des personnes handicapées. Avant cela, les notions de dépendance et d’incapacité dominaient les représentations sociales. Gildas Brégain insiste sur le fait que, malgré l’absence du vocable, des stratégies individuelles et collectives existaient déjà pour conquérir une marge de manœuvre face aux contraintes imposées par le validisme.

Des luttes anciennes pour la maîtrise de sa vie

À travers ses recherches, Gildas Brégain met en lumière des exemples historiques où des personnes handicapées ont revendiqué le droit de choisir leur lieu de vie, leur travail ou leurs relations. Il cite des associations d’anciens combattants mutilés de la Première Guerre mondiale, qui ont réclamé des pensions et des aménagements pour vivre décemment. Il évoque également des figures oubliées du XIXe siècle, comme des artisans sourds ayant créé leurs propres réseaux professionnels pour échapper à la charité.

Ces initiatives, souvent méconnues, montrent que la quête d’autonomie n’est pas une invention récente, mais une constante historique. L’historien rappelle que les politiques d’institutionnalisation, qui ont enfermé des générations de personnes handicapées dans des asiles ou des établissements spécialisés, ont précisément été combattues par celles-ci au nom d’une liberté fondamentale : celle de vivre comme les autres.

Une définition en évolution

La notion d’autonomie, telle qu’elle est comprise aujourd’hui, a été formalisée par les textes internationaux, notamment la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées (2006). Gildas Brégain précise que ce cadre juridique a imposé une conception positive de l’autonomie, non plus comme une simple absence de dépendance, mais comme la possibilité effective de faire ses propres choix, avec les soutiens nécessaires.

Cependant, le chercheur note que l’application de ces principes reste inégale. Il pointe les résistances dans les pratiques professionnelles, les logiques budgétaires et les représentations culturelles. Selon lui, le chemin vers une autonomie pleine et entière pour toutes les personnes handicapées est encore long, malgré les progrès législatifs.

Un appel à revisiter l’histoire

Gildas Brégain en appelle à une meilleure connaissance de l’histoire du handicap pour déconstruire les stéréotypes. Il estime que redonner une visibilité aux luttes passées permet de légitimer les revendications actuelles et de montrer que l’autonomie n’est pas un privilège accordé par la société, mais un droit qui a toujours été revendiqué.

« Le concept d’autonomie est récent, mais cette aspiration a toujours existé », résume l’historien, dans une formule qui invite à repenser la place des personnes handicapées dans l’histoire et dans la cité.