Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a limogé Mykhaïlo Fedorov, son ministre de la Défense, mettant fin à un mandat de six mois marqué par un virage technologique radical dans la conduite de la guerre. La décision, annoncée dans le cadre d’un vaste remaniement gouvernemental, intervient alors que l’Ukraine mène une campagne intensive de frappes contre les infrastructures russes.
Une rupture sur la stratégie militaire
Âgé de 35 ans, Mykhaïlo Fedorov était considéré comme l’un des principaux architectes du programme de drones ukrainien. Son départ fait suite à un différend majeur avec le commandant en chef des forces armées, le général Oleksandr Syrskyï. Selon plusieurs sources, le ministre aurait bloqué des commandes de munitions d’artillerie pour privilégier l’achat de drones, estimant que ces appareils représentaient l’avenir du champ de bataille. Le général Syrskyï jugeait au contraire que l’artillerie restait indispensable dans les combats de tranchées qui font rage dans l’est du pays.
« La popularité des drones est le problème », a résumé Mykola Davydiouk, député du parti d’opposition Holos, cité par plusieurs médias. Selon lui, M. Fedorov était devenu « un problème et un danger » pour le président Zelensky en défendant une transformation purement technologique de l’armée, très populaire dans l’opinion mais rejetée par le haut commandement.
Des manifestations et une démission en signe de protestation
L’éviction du ministre a provoqué des rassemblements de protestation dans les rues de Kyïv. Des citoyens craignent que ce départ ne compromette les récents succès obtenus grâce à la guerre des drones, qui a permis à l’Ukraine de frapper des raffineries russes et des navires en mer Noire et en mer d’Azov dans le cadre d’une « opération d’influence de quarante jours ».
Dans un geste de contestation, le numéro deux de l’armée de l’air ukrainienne a présenté sa démission, affirmant son opposition au limogeage du ministre. Cet incident illustre les tensions que la décision présidentielle a suscitées au sein même de l’institution militaire.
Un successeur controversé
Pour remplacer Mykhaïlo Fedorov, le président Zelensky a nommé par intérim Ievhen Khmara, jusqu’alors chef du Service de sécurité d’Ukraine (SBU). Général de carrière, cette nomination soulève une question juridique : la loi ukrainienne prévoit que le ministre de la Défense soit un civil. Plusieurs observateurs estiment que la désignation d’un officier en activité est en contradiction avec la législation en vigueur, ce qui pourrait entraîner des contestations.
Les ressorts politiques d’un limogeage
Au-delà du conflit doctrinal, des analystes politiques soulignent que Mykhaïlo Fedorov avait acquis une forte popularité personnelle, au point d’apparaître comme un rival potentiel pour Volodymyr Zelensky. Le président a justifié son choix par la nécessité de préserver l’unité des institutions en temps de guerre, en prenant parti pour le haut commandement militaire.
Le moment choisi pour ce remaniement est jugé délicat : alors que les drones ont permis à l’Ukraine de reprendre l’initiative sur certains fronts, le départ de leur principal promoteur pourrait ralentir l’innovation tactique. Par ailleurs, des négociations en cours pour l’obtention de licences de missiles Patriot et des accords sur les drones sont en suspens.
Une réforme du ministère de la Défense toujours en chantier
Cet épisode s’inscrit dans un contexte plus large de difficultés à réformer un ministère de la Défense hérité de l’ère soviétique. Mykhaïlo Fedorov avait mené une lutte contre la corruption au sein de son administration, ce qui lui avait valu des soutiens dans la société civile. Son départ brutal risque de fragiliser ces efforts.
En limogeant le ministre le plus populaire de son gouvernement, Volodymyr Zelensky prend le risque d’alimenter une crise politique intérieure en pleine guerre, alors que l’issue du conflit reste incertaine et que la pression russe ne faiblit pas sur le front oriental.