Une transparence tactique accrue, mais jamais absolue
Les champs de bataille d’aujourd’hui sont marqués par une visibilité inédite. Dans l’est de l’Ukraine, les drones russes, pilotés par des opérateurs bien dissimulés, rendent impossible tout déplacement en véhicule pour les troupes ukrainiennes cherchant à rejoindre leurs camarades retranchés dans la ville de Myrnohrad, dans l’oblast de Donetsk. Ces soldats doivent progresser lentement à travers les forêts, un périple qui peut prendre des semaines, et dont ils ne sortiront peut-être pas avant des mois. Les séquelles psychologiques sont durables : même loin de la zone des combats, les vétérans gardent leurs fenêtres couvertes et les lumières tamisées, vivant dans un état d’hypervigilance et d’hyperéveil décrit par les psychologues. Le simple bourdonnement d’un drone suffit à déclencher peur et sentiment d’impuissance.
Parallèlement, dans la guerre qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran, les pilotes américains et israéliens bombardent le territoire iranien avec une liberté d’action totale, bénéficiant de l’ensemble des capteurs les plus sophistiqués au monde : infrarouge embarqué, radar, drones relais, satellites. Les services israéliens sont même parvenus à pirater les caméras de circulation de Téhéran pour suivre les déplacements du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, avant de le tuer.
Ces deux conflits, si différents dans leur exécution, sont pourtant façonnés par une même tendance technologique : la transparence apportée par les capteurs, les frappes de précision et les réseaux qui relient les premiers aux seconds. Cette transparence n’est jamais totale – elle reste partielle, sporadique et toujours contestable – mais elle constitue, selon un expert en défense, la transformation technologique déterminante des huit dernières années.
Des guerres décidées sur des illusions de victoire
Les conflits en Ukraine et contre l’Iran présentent une autre similitude troublante : ils ont été déclenchés par des dirigeants de grandes puissances apparemment convaincus d’une victoire aisée. Dans les deux cas, l’évolution imprévue des combats a abouti à une forme d’enlisement – un statu quo où, pour la Russie comme pour les États-Unis, l’absence de victoire ressemble de plus en plus à une défaite.
Cette observation soulève une question centrale : les changements technologiques actuels renforcent-ils la position du défenseur ? Encouragent-ils systématiquement les grandes puissances à s’engager dans des guerres qu’elles ne peuvent remporter ? Ou assiste-t-on simplement à un phénomène récurrent, celui de puissances se lançant dans des conflits mal conçus, reflet des technologies dominantes de leur époque ?
Un boom mondial des conflits armés
Le caractère pressant de ces interrogations tient à la recrudescence des guerres. Selon le programme de données sur les conflits d’Uppsala (Uppsala Conflict Data Programme), 65 conflits impliquant au moins un État et entraînant au moins 25 morts au combat par an étaient en cours en 2025, soit le niveau le plus élevé depuis le début des relevés en 1946. Parmi eux, huit sont des guerres interétatiques, dont deux affichent un bilan annuel de plus de 1 000 morts. L’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) confirme cette tendance : malgré une baisse notable des décès liés aux combats entre 2022 et 2023, les quatre dernières années constituent la période la plus violente depuis la fin de la guerre froide.
Le drone, symbole d’une évolution plus complexe
Réduire ces transformations à la seule question des drones serait une simplification abusive. Les capteurs robustes sont désormais disséminés sur les champs de bataille, montés sur les soldats ou les véhicules. Les projectiles intelligents côtoient les munitions « stupides », mais utilisées de manière astucieuse. Surtout, rien de tout cela ne fonctionne sans les réseaux – techniques et humains – qui connectent les capteurs aux systèmes de tir et assurent l’analyse et la prise de décision.
Le drone, qui combine capteur et tireur sous le contrôle d’un unique opérateur, incarne cette complexité dans un outil simple. Il plane comme une sentinelle dans le ciel, poursuit avec une intimité hideuse, et illustre comment cette guerre nouvelle peut être à la fois délocalisée et hyperlocale, partout et en chaque lieu spécifique, contrôlée à distance mais immédiatement présente. Pourtant, attribuer aux armes elles-mêmes les avantages qui découlent des systèmes les utilisant au mieux a, par le passé, égaré les esprits militaires – un risque qui demeure.
Conclusion
La guerre moderne se caractérise donc par une transparence tactique inédite, une multiplication des conflits et une propension des grandes puissances à sous-estimer les difficultés d’une victoire rapide. Ces éléments dessinent le tableau d’une époque où l’illusion d’une guerre facile pourrait conduire à des enlisements coûteux, tant pour les agresseurs que pour les défenseurs.