Le gouvernement chinois a pris une mesure aux conséquences potentiellement majeures pour le secteur technologique mondial. Le 10 juillet, le ministère du Commerce et l’Administration générale des douanes ont conjointement annoncé la suspension immédiate et temporaire des exportations d’hélium en provenance du pays. Ce gaz inerte, bien que discret, est un intrant critique dans la fabrication des semi-conducteurs, où il sert notamment à refroidir les galettes de silicium lors des étapes de gravure et d’implantation ionique.
Cette décision intervient dans un contexte déjà très tendu pour le marché de l’hélium. Dès le mois de mars, le complexe gazier de Ras Laffan, au Qatar, a été la cible d’attaques. Or, cet site assure environ un tiers de la production mondiale d’hélium. Ces frappes ont brutalement retiré de 27 à 30 % de l’offre planétaire, provoquant une flambée des prix de l’ordre de 40 à 100 % en quelques semaines. Les acheteurs internationaux se sont alors rués sur les volumes encore disponibles.
La Chine se trouve dans une position particulièrement vulnérable : elle importe environ 85 % de l’hélium qu’elle consomme, dont plus de la moitié provient du Qatar. Privée de sa source principale, Pékin choisit donc de verrouiller ses propres ressources. La mesure vise à réserver la production nationale et les stocks existants à ses industriels domestiques, en premier lieu le fabricant de mémoires CXMT. Cette décision chinoise s’ajoute à une autre restriction : depuis avril, la Russie a également limité ses exportations d’hélium, une mesure qui doit rester en vigueur jusqu’à la fin de l’année 2027. En l’espace de cinq mois, trois chocs successifs frappent donc un marché déjà fragile.
L’hélium est une ressource dont l’offre est structurellement rigide. Il ne peut être synthétisé : c’est un sous-produit de l’extraction du gaz naturel, issu de la désintégration radioactive de l’uranium dans la croûte terrestre sur des échelles de temps géologiques. Sa production mondiale est concentrée entre trois pays : les États-Unis (42,6 %), le Qatar (33,2 %) et la Russie (9,5 %). L’Europe, elle, n’en produit quasiment pas. Le groupe français Air Liquide, acteur majeur des gaz industriels, exprimait déjà ses inquiétudes quant aux tensions sur l’approvisionnement avant même l’annonce de la suspension chinoise.
Un gaz critique dans les salles blanches
Dans une usine de puces électroniques, l’hélium remplit des fonctions multiples mais vitales. Sa conductivité thermique, environ six fois supérieure à celle de l’azote, en fait un refroidisseur de précision indispensable. Il est notamment injecté sous forme d’un mince coussin sous les galettes de silicium lors des processus de gravure plasma ou d’implantation ionique, pour évacuer la chaleur dégagée par les opérations. Sans ce gaz, la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés, notamment ceux destinés à l’intelligence artificielle, est compromise. Le PDG d’Intel, Lip-Bu Tan, avait d’ailleurs alerté dès le mois de juin sur ce risque, anticipant les perturbations à venir.
Un nouveau maillon d’une chaîne de pénuries
L’industrie des semi-conducteurs semble enchaîner les crises d’approvisionnement. Après la pénurie de silicium en 2021, puis celle de néon en 2022 — un gaz également critique pour la gravure des puces et dont l’Ukraine était un fournisseur majeur —, et la récente tension sur la mémoire vive, c’est désormais au tour de l’hélium d’ajouter une pression supplémentaire. Les prix des puces, déjà élevés, pourraient encore grimper si la situation perdure. Les acteurs du secteur redoutent désormais des répercussions sur la production de composants essentiels, des processeurs aux barrettes de mémoire, en passant par les accélérateurs d’IA. La décision chinoise, même présentée comme temporaire, ajoute ainsi une nouvelle incertitude à un marché mondial déjà à cran.